Souvenirs d’un vieux peintre

Arrivé à Paris en 1900 pendant l’Exposition, Monge, un marseillais m’attend à la gare de Lyon. «Où allons-nous déjeuner»  ? Me demande-t-il. –«Parbleu ! , Au Rocher de Cancale». «Mon pauvre vieux il n’existe plus depuis la chute de Louis Philippe» dit Lempereur qui avait fait une année de service à Aix en même temps que moi.

Nous allons à pied par la rue de Lyon et les Boulevards jusqu’au Petit Riche, rue Pelletier et à pied également, nous remontons vers Montmartre où Monge avait loué de compte à demi avec moi, un atelier 32 rue Gabrielle. Prise de possession des êtres. Un canapé-lit pour moi, un divan pour Monge, une table à tréteaux, deux chaises. Nous descendons au café de la Place Blanche, lieu de rendez-vous de la bande à l’apéritif. On me présente tous ceux du cénacle : Jacques Villon, Clavet, Piet, Fabien Launay, les deux frères Kunc (musiciens tous deux) d’autres encore ; on me désigne des gloires : Lautrec, Félicien Champsaur, Pierre de Millaud.

Celui-ci mourut quelques années plus tard à Saïgon. On envoya à tous les journaux une note qui ne fut  insérée que dans l’Intran : « on nous annonce de Saïgon la mort de notre confrère Pierre de Millaud, des suites de la même maladie qui a déjà emporté le prince Henri d "Orléans. Monsieur Pierre de Millaud était plus connu dans la littérature sous le nom de Félicien Champsaur ». C’est lui qui en effet écrivait dans le journal Samayama-poupée japonaise, etc.

Champsaur, beau garçon, s’asseyait au côté de son nègre, lisait les pages que celui-ci venait d’écrire, payait la pile de soucoupes, et après une poignée de main courait porter sa copie au journal. On y voyait aussi Hugues Rebell, que nous admirions franchement, celui-là. Il était assez lié avec un des nôtres Chilte de Montclar, baron de Trieste. Petit homme maigre, sec, sombre et vêtu avec tous les décrochez-moi-ça des camarades, manches et jambes de pantalons toujours trop longues. Villon faisait à ce moment-là son portrait et Chilte se fâcha avec lui (pas pour longtemps) parce qu’il voulait envoyer la toile à la Nationale sous le titre : «Le pauvre bougre». Accent pyrénéen des plus prononcés, mais quelle érudition. Il nous épatait tous, n’ignorant rien, ni en histoire ni en littérature, passant ses journées dans les bibliothèques. C’était aussi le plus grand tapeur de Montmartre et bien que charitablement averti, je devais être aussi un de ses fournisseurs, comme le fut plus tard mon frère Maxime. Pour le moment sa victime était Pierre Kunc, à qui il présentait au restaurant une longue lettre de 4 ou 6 pages se terminant par une demande d’invitation à dîner. Il avait tour à tour été moine, précepteur et chaque fois chassé (mœurs spéciales, à ce moment-là assez rares, encore même parmi les gens de lettres). Son érudition d’ailleurs ne pouvait servir à rien, car quelques années plus tard lorsque la Norvège se sépara de la Suède, nous étions Charles Morice et moi en compagnie de Chilte au Cyrano à côté du Moulin Rouge, les crieurs des journaux du soir nous mettant au courant, Chilte nous fit toute une histoire des Pays scandinaves où les Olans, les Olaf, les Eric, les Haakon faisaient une sarabande dont nous ne pouvions distinguer les figures. Morice qui était Dr artistique au Paris-Journal lui demanda un article pour le lendemain ou plutôt l’an demain comme disait justement Morice. Celui-ci dut refaire tout le papier écrit dans une langue aussi pompeuse que celle de Bossuet, qui aurait occupé la moitié du journal et que les lecteurs eussent avalé difficilement. Chilte n’a, je crois, jamais pardonné ce sacrilège.

Beaucoup plus tard, j’ai rencontré Chilte vêtu en muscadin et comme je m’étonnais, il m’annonça qu’il était rédacteur en chef d’un grand journal financier. J’ai toujours pensé que ce devait être un des journaux de Rochette, car je l’ai trouvé miteux et calamiteux tel que je l’avais connu ; il mangeait pendant la guerre dans la cantine installée chez Paco Durrio, et puait à un tel point que les autres convives faisaient le vide autour de lui.

Qu’est devenu ce réfractaire ? Sans doute un des derniers ! Il eut fourni à Jules Vallès un chapitre de plus pour son livre. Très fier cependant, affirmant être le dernier royaliste de France, et ne voyant de salut pour la Patrie qu’en installant au Sacré-Cœur des moines avec des canons et des couilles. Recommandé à Emmanuel Arène, et écœuré des platitudes de ses co-postulants, il l’engueula ferme, ainsi qu’il fit d’ailleurs plus tard chez le Cte de Mun. Bien sympathique. A la mort de sa mère il se présenta au couvent où elle avait terminé son existence et demanda à voir la révérende supérieure ; il lui tint à peu près ce discours, «ma Révérende je ne viens pas vous réclamer les meubles et l’argent que ma pauvre mère a pu laisser, vous les utiliserez au mieux de vos intérêts et de ceux de votre communauté, mais ce que je demande c’est le plateau d’argent sur lequel on a remis à mon grand-père les clés de la ville de Trieste» et comme cette sainte femme affirmait ne pas le posséder, ni jamais l’avoir vu, «vous êtes ma mère révérende une putain et une salope et si vous agissez ainsi c’est parce que vous savez bien que je suis un bon catholique et que je ne peux pas mêler la justice à nos affaires».

Chilte n’était pas le seul réfractaire qui fréquentait notre bande et le café de la Place Blanche, mais c’était certainement le plus intéressant. La boisson et la pédérastie l’ont peut-être empêché de produire une œuvre. Je ne le crois pas cependant. J’ai connu d’autres cas de phénomènes d’érudition qui cependant ne pouvait l’utiliser dans une œuvre personnelle. Je pense plutôt que la boisson dans ce cas leur est une excuse à leurs yeux (Aude à Aix).

Un autre type de réfractaire ancien camarade de Fabien Launay à Condorcet dont il a fait un portrait de profil que je possède, était Paul Mobillon. Sa gueule d’assassin dégénéré a permis aussi à De Mathan de peindre une de ses meilleures toiles. Certes il était devenu à peu près fou dès ce temps là, l’onanisme que sa laideur lui imposait sans doute l’y a très certainement conduit. Ignorant tout de la musique, même ses notes, il croyait cependant être un grand musicien. Il affirmait sa parfaite ressemblance avec Verdi et il était bien le seul à y croire, comme à sa voix de ténor. Un jour dans les W.C. de Launay, placés dans l’escalier, il gueulait à un tel point pendant plus d’une heure que tous les locataires rassemblés sur le palier, tambourinant à la porte du réduit, attendaient qu’il voulut bien sortir ; Lorsqu’il s’y décida, avec un sourire ineffable il dit simplement à Launay : «Eh ! Bien décidément l’acoustique est très bonne dans tes goguenots». Après avoir vendu La Presse (houspillé par les autres marchands) il avait dû distribuer les prospectus pour Dufayel ; comme il jetait à l’égout les précieux imprimés, il fut rapidement vidé. Il trouva enfin sa voie comme laveur de carreaux. Un jour étant entré à Notre-Dame de Lorette, il vit la grille du chœur s’effondrer et l’âme de son père lui apparaître en jaune chrome, il se précipite dans un confessionnal et un prêtre, dit-il, lui conseille de venir entendre la messe tous les jours et communier fréquemment, ajoutant, comme Mobillon lui faisait part de ses craintes au sujet de son matériel (échelle et seau) qui risquaient de lui être dérobés «vous n’aurez qu’à les déposer contre un pilier de l’église». Ce mysticisme le conduisit dans un cabanon où il aura sans doute abandonné sa triste vie, laissant de lui-même deux images dues à ses amis qui lui assurent ainsi une immortalité relative.

Bien vite j’ai pu me rendre compte combien peu parmi tous ceux qui faisaient partie de cette bande, étaient véritablement doués. Parmi les peintres seuls Lempereur, Launay, Jacques Villon, méritaient ce nom. Un farceur a fini par tenir une boutique de fleuriste. Un certain Bonnet, assez riche, habitant avec ses parents, a disparu, on ne sait où. Piet a renoncé à peu près à la peinture.

Parmi les musiciens, les Kunc font petite figure. Il vaut mieux ne pas parler des littérateurs dont les œuvres sont restées confidentielles. Cependant, J. Arthur Levey mérite une mention spéciale, non par la vertu de son génie, (il est mort assez jeune), mais pour sa plaquette éditée par La Plume (si mes souvenirs sont exacts) : Le Pavillon ou la Saison de Thomas W. Lance. Recueil de sonnets parfaitement obscurs et qui voulaient singer Mallarmé. A titre d’échantillon voici le «sonnet liminaire» :

Or le Sultan d’ennui convenant ses ulcères

Par Schéhérazade, blonde, sut réagir

A l’empoisonnement soudain des Janissaires

Certain frisson drapa la robe du Vizir

L’encens des Ptolémées a conclu son désir

Et fondu le vieil or des parchemins faussaires

Tels chrétiens convertis s’attardent aux rosaires

Le fol se voit le train des pèlerins grossir

Sinbad, d’espoir, qui loin des ports savait sombrer

Lui s’étourdit d’incognito pour retomber

A l’Orient poudre de tragédie classique !

Suivrai-je souverain titubant et visible

La main cherchant une épaule d’enfant, la cible

Des enfants, le chemin laissé par ce Cacique.

Une dizaine de sonnets complétaient celui-là. Le dernier se terminait ainsi :

Le pâle voyageur qui des aunes rongées

Evoque les blondeurs crémeuses du barman

Sous les palmiers drapés d’antilopes vengées.

Comme on lui demandait une glose pour ce dernier vers, il dit : «c’est bien simple : le tigre mange l’antilope, sa peau lorsqu’il est tué venge sa malheureuse victime si l’on en drape les palmiers». Il posait aussi à l’inverti, chose assez rare à l’époque, et se signalait par une mise singulière et des manières équivoques, si bien que faisant un jour la connaissance de Delphi Fabrice (l’immortel auteur de Bistrouille au Sacré-Cœur !) Critique d’art aussi et tapette notoire, ils entamèrent une conversation où tous les grands esprits étaient tenus pour eux pour des sacrés bougres, (ceci dans le vrai sens du mot) depuis Socrate, Platon, Alcibiade, en passant par Alexandre le Grand, Michel Ange, Shakespeare, Baudelaire, Verlaine.

Enchantés l’un de l’autre, ils se promettaient de se revoir et Fabrice invite Levey à un 5 à 7 pour le lendemain. Levey nous revint bouleversé, son hôte lui ayant ouvert la porte, drapé dans un peignoir jaune le dévoilant entièrement, et chaussé de longs bas noirs. Il avait en hâte dégringolé les escaliers, mauvaise recrue pour le bataillon des tantes !

Léon-Paul Fargue faisait aussi partie de ce cénacle, s’asseyant sur un coin de chaise sans jamais consommer et répondant toujours au garçon : «Je m’en vais tout de suite». Il y avait de bonnes raisons à cela. Ses parents outrés de lui voir abandonner leur fabrique de vitraux, lui mesurait chichement le numéraire et l’avaient mis à la portion congrue, 10 sous par jour. Il avait déjà publié quelques essais dans la «Croysade» avec un y s’il vous plait, et commencé un roman Tancrède qui si je ne m’abuse n’a jamais été terminé.

Il venait d’être libéré depuis peu et avait ramené de Toul une belle fille prénommée «Ludivine» qui faisait florès dans les Caf-Conces de ce camp retranché. Sans doute lui avait-il promis la grande vedette à Paris, en fait, elle était marcheuse à La Cigale à raison de cinq francs par jour. Elle habitait à l’hôtel des Deux Hémisphères, dont l’escalier était parcouru par tous les numéros de Médrano, y compris les chiens, les singes et les phoques savants. Ils en arrivèrent à se peigner de telle sorte, Ludivine lui ayant même mordu le ventre, que le ménage se désagrégea en peu de temps. Qu’est devenue Ludivine ? Léon-Paul en a-t-il seulement gardé le souvenir ? Pendant de nombreuses années, Fargues se levant vers les deux heures de l’après-midi, partant de la Gare de l’Est, faisait tous les cafés de Montmartre à Montparnasse, en passant par le Napolitain.

Dans ce temps là il n’a guère produit qu’oralement. Il affirmait écrire un roman, La Rue Lepic, j’appris même par un ami qu’il avait pensé à moi pour l’illustrer, ce qui me donna une haute idée de ma valeur.

Depuis la guerre il a conquis une certaine place dans la littérature et je ne serais pas étonné de le voir un jour chez les Goncourt ou même à l’Académie, pourvu que Dieu nous prête vie.

Il était féru de Jarry et affectait même souvent de parler comme le père Ubu. Jarry était déjà célèbre ayant été joué au Théâtre de l’Oeuvre. Maigre, jaune comme un citron, il écrivait à l’époque le Surmâle qui parut plus tard à la Revue Blanche. Il habitait une chambre remplie de balotins (c’étaient de ces diables barbus que l’on fait sortir d’une boite en poussant un crochet et qui épouvantent les petits). Parlant du Surmâle avec cet accent intraduisible d’Ubu : «Vous connaissez sans doute ce passage de Pline où il cite un nègre qui le faisait septante fois dans la nuit, je ne suis pas encore arrivé à ce chiffre record mais bien à la moitié». Je regardais avec étonnement cet «esquiche-bougnette» capable d’une telle performance. Il devait chercher à pendre son dû car il mourut peu de temps après. Sa pièce d’Ubu Roi précédemment jouée à l’Oeuvre par Gémier avait été reprise en guignol au Cabaret des 4 Z’Arts à Montmartre.

A propos de Léon-Paul Fargue, nous redisions souvent une épigramme de Jehan Rictus :

Je suis Monsieur Léon-Paul Fargue

Mon nom est partout réputé

Julien (Leclerc) a fait la Nargue

Et moi je n’ai rien fait

A quoi Léon-Paul répliquait «Je suis Monsieur Gabriel Randon» (Jean Rictus n’était qu’un pseudonyme).

Le café de la Place Blanche était un centre fréquenté par un grand nombre de marlous, quelques hétaïre pour demi-fortunes. L’une d’elle surnommée, je ne sais pourquoi, Madeleine-Bastille d’âge plus que canonique, outrageusement teinte en blonde et peinte par surcroît comme on en réussit à le faire que de nos jours, travaillait pour la gloire, si j’ose dire, ayant établi sa vie après avoir placé ses économies gagnées au champ du déshonneur ; Elle récupérait les nouveaux venus et lorsqu’elle les trouvait isolés des camarades, s’invitait sans façon en promettant de payer sa consommation, et elle trouvait parfois de hardis cavaliers qui consentaient, ayant un fort appétit, à servir de provende à cette haquenée.

Un matin j’ai eu l’occasion de rencontrer cette ancienne, en négligé, faisant son marché devant les petites voitures de la rue Lepic, il y avait de quoi décourager un cosaque. Au fond c’était une brave fille comme on en rencontrait encore, qui consentait à venir poser gratis pro deo lorsque le tapin ne donnait pas fort. La vie était plus facile en ces temps lointains. C’est ainsi que je pouvais faire figure de Boyard avec les 100 F par mois de pension paternelle (mon atelier payé).

Ce soir là nous dînâmes au coin de la rue Fontaine et de la rue de Douai au restaurant de la Poste, excellentissime bistrot, dans les cinq francs par tête. Mais ce ne devait être que par exception que j’y retournais par la suite.

Première nuit dans l’atelier de la rue Gabrielle, le matin allé à la gare de Lyon chercher la malle laissée en consigne. Un vieux cocher, un vieux sapin, au milieu de la rue Ravignan le collignon refuse de pousser plus haut et me plante là avec mon bagage sur le trottoir. Un bougnat complaisant me tire d’affaire ; installation puis déjeuner chez la mère Bru, au coin de la rue des 3 Frères et de l’impasse des Abbesses, assis à la table des buveurs d’eau, Clavet, là présidait entouré de rapins qui l’aidaient dans une entreprise de coloriage de cartes postales. Curieux bistrot où nous déjeunions et dînions dans les 15 sous ; En guise de liquide, je prenais demi de lait, plus nourrissant que le vin, une demi-portion, un fromage et l’on pouvait rentrer travailler, sans avoir l’estomac trop lourd, mais la nourriture, si elle n’était pas très abondante était en revanche bien préparée dans cette maison d’infirmes, le patron à demi paralysé, la patronne boiteuse, la servante (une bretonne) borgne, qui répondait au moins dix fois par jour à nos observations. «Vous avez du toupet, plus que de cheveux bien sûr». Et cependant nous étions tous chevelus tels des romantiques de 1830.

Public mêlé dans cette petite salle. Les racoleuses du boulevard de Clichy, l’une assez belle bien qu’un peu louchon. Des anarchistes entr’autres le directeur du journal l’Homme, Alas Luquétas ! Parfois le secrétaire de Sébastien Faure, des marchands de gomme russe, bons marseillais casquetés comme l’Amiral Avellan qui discutaient littérature avec lui. Avec un furieux accent marseillais l’un d’eux disait : «Moi je considère Octave Mirbeau comme un classique». Et le secrétaire sentencieux : «Qu’entends-tu par classique, si c’est le contraire de romantique, je ne vois pas» et la gomme russe d’interrompre : «Je veux dire que l’on doit le dire dans les classes».

Que de mots inutiles, que de discussions oiseuses dans cette salle toute embuée, l’hiver et chauffée uniquement par les habitués et le fourneau de la cuisine tout proche. Là aussi venait nous rejoindre Lucien Bilange, alors employé dans une société minière mais qui par la suite fut secrétaire de Rouanet, de Jaurès, de Briand et que j’ai retrouvé Préfet il y a quelques années à Valence. J’aurai l’occasion de reparler de lui à propos de la naissance du Salon d’Automne.

Et tout de suite je me mis au travail, d’après des études rapportées de Provence, Monge me persuada aussi de faire du dessin pour les journaux, à l’exemple de Lempereur et de Villon. J’en casais quelques-uns uns au Frou Frou et dans d’autres petits canards, mais au rire, Arsène Alexandre me rendit mon carton en me disant froidement «je ne vois rien pour moi dans cette série».

Je n’insistais pas, mais tous les soirs en entrant, Monge et moi pissions dans la cave de son pavillon, qui faisait le coin de la rue Berthe et de la rue Ravignan. Je le lui ai raconté plus tard il devait en crever de rire. Bien vite, j’ai renoncé à courir ces salles, où l’on perdait un après-midi à faire la queue en attendant son tour, en écoutant les rosseries de tous les confrères, particulièrement de Lempereur, grand maître en ce genre. Je préférerais visiter le Louvre, les expositions chez Durand-Ruel ou la Centenale qui venait d’être inaugurée au Grand Palais. La salle Caillebotte au Luxembourg où L’Olympia trônait au fond. J’ai encore vu un vieux monsieur brandissant sa canne (on ne la retirait pas encore au vestiaire) devant Manet et combatif comme je l’étais à ce moment là j’ai copieusement engueulé le bourgeois.

C’est au Louvre aussi que j’ai entendu une conférencière disant aux jeunes oiselles qui l’écoutaient bouche bée devant le st François recevant les stigmates : «Giotto a peint plutôt des âmes que des corps» ! Et je compris pourquoi on a pu justement dire qu’un tableau de musée était la chose qui avait entendu le plus de sottises. Rien n'est changé, tout dernièrement, à l’exposition Cézanne à l’Orangerie, les perruches n’avaient à la bouche que les mots : exquis, délicieux, adorable, de façon à vous dégoûter à tout jamais de montrer sa peinture.

Peu à peu, je me liai davantage avec Fabien Launay ; Nous étions du même âge, mais vieux parisien, subtil et primesautier, très précoce (il exposait un grand portrait en pied à la Nationale lorsqu’il était encore au bahut) il s’imposa rapidement à moi comme un guide très sûr et très averti. Il m’a certainement par son influence, épargné des pas et des embûches dans lesquelles je serai inévitablement tombé. Hélas, il est mort trop jeune, 25 ans alors que son nom commençait à percer et à retenir l’estime de quelques rares amateurs de cette époque. On retrouvera plus tard ses œuvres, elles seront recherchées, non seulement pour leur rareté mais aussi pour l’acuité de sa vision un peu sombre au service d’un dessin incisif, tels les portraits de sa mère, de sa grand-mère, de Mobillon. Il a peint aussi de très belles natures mortes et m’a conseillé d’en faire beaucoup pour apprendre mon métier et travailler la composition d’un tableau.

Je te revois Fabien Launay, long, mince et glabre, déjà l’on pouvait lire sur ton visage les effets du mal qui devait t’emporter trop rapidement. Je n’ai pu encore obtenir du Salon d’Automne qu’il te fasse la rétrospective qui appellerait l’attention sur ton nom oublié. D’autres encore sont dans le même cas, n’est-ce pas Evenepoel, n’est-ce pas Séguin, et toi aussi Milcendeau et Bottini et Linaret. Y a-t-il une justice et le soleil des morts se lève-t-il pour tous les héros que la Camarde a enlevé avec une trop grande hâte ?

Et cependant c’est à notre action à tous deux, au bruit que nous avons su faire autour des refus du salon de la Nationale en 1901 que le Salon d’Automne doit sans doute sa réussite ou plutôt d’avoir pu naître. Il ne sera pas mauvais pour la petite histoire de l’art de mettre au point certains événements. C’est pour cela d’ailleurs que je me suis mis à écrire à bâton rompu ces souvenirs de quarante années de vie artistique, et je compte dire ce que j’ai vu et entendu, sur la naissance des Fauves, du Cubisme etc. Cette dernière guerre qui m’exile et sans doute termine ma vie de peintre, m’en laisse le loisir et le goût.

Il n’est pas mauvais de parler des raisons qui amenèrent en 1890 la scission des Artistes Français. Certains peintres peu satisfaits de la place qu’ils occupaient dans ce salon, à ce moment là unique ou peu s’en faut, puisque les Indépendants fondés en 1884 ne recueillaient que risées et quolibets, et sauf quelques très rares exceptions ne méritaient guère mieux ; à leur tête Puvis de Chavannes, déjà en pleine gloire, et Carolus Duran, entraînant les plus jeunes Roll, Besnard, Dubufe, qui voulaient coucher dans les draps de Manet et des Impressionnistes (encore honnis) à tel point que ces soi-disant novateurs négligeaient Monet, Renoir, Pissaro, Sisley, Seurat, Van Gogh, Gauguin, Cézanne, Toulouse-Lautrec. En revanche la Présidence échut à Meissonnier. Pourquoi celui-ci, chouchou de la critique d’alors. Tout puissant aux Artistes Français. C’est d’un oncle par alliance, Prétet, qui était placeur du Salon (omnipotent fonctionnaire des Beaux-Arts et modèle bénévole de toute ces mains chaudes de Roybet), que je tiens le fait :

Le fils de Meissonnier, paysagiste sans aucun talent était reçu chaque année au Salon, mais son père eut voulu qu’il soit décoré ; A cette époque un artiste, pour obtenir la croix devait être Hors Concours, c’est à dire première médaille et les Artistes Français ignares en peinture, mais avec un fonds d’honnêteté incontestable s’y refusaient obstinément.

Le père Meissonnier claqua donc les portes et, avec Dubufe (fort riche aussi) fit les premiers fonds du Salon de la Nationale.

Cette naissance hybride, si l’on peut dire, bien plus le fait de combinaisons que d’un réel besoin d’affranchissement, est la condamnation de ce nouveau salon, et la cause du grand nombre de scissions qui se sont produites depuis : Salon d’Automne, Salon des Tuileries, Sté Nationale Indépendante.

Ne parlons pas de celles qui ne manqueront de se produire encore. Hors le Salon d’Automne qui répondait à une réelle nécessité, tous les autres furent considérés par leurs fondateurs comme des moyens rapides d’arriver aux honneurs et aux commandes. Certes on peut dire que dans l’ensemble les peintres de La Nationale sont moins bêtes que ceux des Artistes Français – Il est rare d’y rencontrer les niaiseries qui encombrent les murs de l’autre côté du Grand Palais, - Mais au point de vue purement peinture les deux font la paire et pour ma part je ne fais aucune différence entre Monsieur Guirand de Scévola et tout autre confrère Artiste Français.

En 1901 cependant nous n’avions pas le choix ; d’ailleurs Carrière et Rodin faisaient partie de la Nationale, Maurice Denis y était bien accueilli, ainsi que Flandrin, Matisse avait été nommé associé.

Le jury cette année là se montra particulièrement injuste pour les jeunes peintres. Refusés, Marquet, Manguin, Camoin, De Mathan, Puy etc., etc. Launay et moi étions dans le même cas, ce que nous apprîmes au Café de la Place Blanche de la bouche de de Mathan. Grande indignation de notre part !

Résolution de lutte farouche contre l’ostracisme des pseudo révolutionnaires du Champ de Mars, ceux dont Degas disait : «On nous fusille mais on vide nos poches» - ou bien s’adressant à Besnard : «Comment allez-vous depuis que vous volez nos propres ailes ?» Je propose tout de suite de saisir la presse, de l’ameuter et nous faire rendre justice. Launay plus averti que moi des choses parisiennes juge d’abord la chose impossible.

Personne ne marchera dit-il

Eh ! Bien essayons ; Il faut tout d’abord s’adresser aux journaux de gauche qui ne demanderont pas mieux que de faire l’opposition. Qui fait la critique à La Petite République ?

Camille de Sainte Croix, me dit Launay.

Eh bien, allons le trouver !

A cinq heures nous voici près de la Bourse, demandant à parler à Camille de Sainte Croix.

Il nous reçoit, nous écoute avec bienveillance, prend quelques notes, nous promet un article.

En sortant je dis à Launay : «Tu vois bien ça n’a pas été difficile et maintenant allons à L’Aurore».

A quelques pas de là nous demandons le directeur : Vaughan, il nous adresse à son critique d’art : Guimandeau. Celui-ci, prêtre défroqué, à ce que nous apprîmes, commença par tenter de nous décourager, nous montrant mille périls auxquels nous courrions : «Mes pauvres enfants ! Mais vous ne savez pas avec qui vous voulez engager la lutte ; c’est la lutte du pot de terre contre le pot de fer». Mais devant notre belle assurance, il nous promis aussi un article en notre faveur. Nous en obtîmes un autre à La Lanterne. Et de fait le lendemain trois grands articles parurent et mirent le feu aux poudres.

J’avais donné mon adresse et les grands journaux à leur tour, le journal Le Matin, vinrent me demander des «interviou» Paul Erio entre autres. L’Offensive avait été bien menée, des adhésions nous parvenaient. (Je dois confesser que la majorité concernée des artistes peu intéressants). Cependant Ricardo Florès et quelques-uns uns de ses amis de l’Atelier Bonnat, Flandrin et Madame Marval.

C’est alors que nous avons pressenti Franz Joudain (Francis était des nôtres). Dans son appartement du Boulevard Haussman, (il y avait alors un Anquetin première manière que je n’avais plus revu ensuite avenue de Mac Mahon et qui m’avait attiré) le futur président du Salon d’Automne nous fit un accueil des plus chaleureux.

«Mes enfants, mais je suis tout à fait d’accord avec vous ; mort à l'Institut ! Un fauteuil est aussi beau que la Victoire de Samothrace. Il y a assez longtemps que l'on me crache dans le dos etc. etc.» Depuis, j’ai souvent entendu les mêmes imprécations sortir de sa bouche. C’est Launay qui calma un peu l’enthousiasme où m’avait porté cette réception, en me disant qu’il convenait d’attendre les effets d’une aussi pétulante alliance.

C’est à ce moment que nous avons voulu grouper les artistes de notre génération et de celle qui nous précédait immédiatement. Nous avons entrepris une série de visites.

Tout d’abord c’est chez d’Espagnat à Vernouillet que nous ouvrîmes le feu. Il fut aussi très aimable et nous dit que pour sa part il marcherait volontiers avec nous, si son ami Albert André (son coéquipier chez Durand Ruel ) était du même avis. C’est rue Saint Lazare je crois, en tout cas tout près de la Trinité, nous vîmes Albert André qui fut très réticent, promettant toutefois son adhésion, si nous nous assurions celle des néo-impressionnistes que nous avions l’intention de pressentir. Nous avions donc fait fausse route en commençant par la fin.

C’est Valloton que nous vîmes le premier, rue de Berne je crois. Son atelier communiquait avec l’appartement par un escalier à vis. Il y avait là de nombreux paysages dans des gris vert très fins ; de grands portraits en noir et blanc de Berlioz, Wagner, Vigny, etc. Très aimable mais nous accusant de vouloir faire double emplois avec les Indépendants, cependant disposé à en parler avec ses amis, mais ne promettant rien. C’est sur le Boulevard des Batignoles que nous avons rencontré Bonnard, même son de cloche. Signac nous offrit une salle aux Indépendants si nous voulions que notre groupe y fut représenté. Launay jugea la chose inutile et périlleuse, si nous devions y figurer auprès de ceux qui avaient adhéré spontanément.

D’ailleurs cela ne répondait nullement à notre idée qui était de créer un salon à jury basé sur d’autres principes que ceux qui existaient déjà. Le péril, selon Launay, était dans un grand succès qui amènerait toute une série de non-valeurs à la rescousse. La suite n’a que trop démontré la vérité de ce pronostic.

Entre temps, j’avais écrit en une nuit les statuts de la nouvelle société et son règlement intérieur. C’est à peu de chose près ce que l’on pouvait lire dans les premiers catalogues du Salon d’Automne : jury unique pour la peinture, la sculpture, l’architecture, les arts décoratifs. Les sociétaires n’exposant que deux toiles sans passer devant le jury.

Nomination par les fondateurs ou bien après cinq années d’admission, etc. etc.

Parmi ceux qui s’étaient joints à nous se trouvait La Quintinie. Dès ce moment là il était bien le descendant d’un jardinier, d’ailleurs habitant la majeure partie de l’année Versailles, tout comme son aïeul avec une bonne petite figure de rat ou de paysan madré où luisaient de petits yeux perçants. Son beau-frère Van Bever et lui résolurent de réussir là où nous avions échoué, non par notre faute, mais à cause de l’esprit timide des peintres à qui nous nous étions adressé. Van Bever comme littérateur avait aussi plus d’entregent.

Il s’adjoignit d’autres littérateurs critiques d’art, comme Yvanhoé Rambosson, et avec Franz Jourdain, résolurent de s’adresser aussi à certains peintres (si l’on peut dire) de la Nationale et des Artistes Français. C'est ainsi que l’on pu voir parmi les fondateurs, Véry, Adler, Guirand de Scévola et son acolyte Abel Truchet, sans compter Gropéano (Gropiano comme on disait communément) Lospisgich, etc. Le ver était dans le fruit, malgré l’heureuse trouvaille du nom de Salon d’Automne (trouvé par La Quintinie). Une foule d’autres médiocres, qui attirant à leur tour leurs amis ont faussé l’aspect du salon que nous rêvions Launay et moi.

Aussi, lorsque La Quintinie vint nous demander les statuts que nous avions élaborés, nous les lui donnâmes bien volontiers, mais aucun de nous deux n’assista à la réunion à laquelle nous avions été invités cependant ni n’exposa à la première exposition au Petit Palais.

D’ailleurs, Launay était très malade dès cet automne là et devait succomber au printemps, emporté à 25 ans par le mal qui ne pardonne pas.

Ce n’est donc qu’en 1904 que je renonçais à bouder un Salon qui tout de même avait mis Cézanne à l’honneur. Les littérateurs, Van Bever, Rambosson, Franz Jourdain eurent-ils raison  ? Peut-être bien.

Il est fort possible qu’on ne puisse mettre une œuvre collective debout sans quelques compromissions : c’est dans tous les cas regrettable et aujourd’hui où l’on parle si longuement d’un salon unique il n’est pas superflu d’affirmer que le dernier des peintres de l’esprit Salon d’Automne est encore supérieur au premier des Artistes Français ou de La Nationale.

Pour cette dernière société, la série des scissions, est due à de nouvelles combines et la plupart des artistes qui les ont déterminées ne sont véritablement que des combinards de la pire espèce, dont quelques-uns d’ailleurs, je le reconnais, surtout aux Tuileries, ne manquaient pas de talent. Ex. Waroquier, Friez, Despiau, etc. Leur premier Salon des tuileries fut vraiment une réussite, le deuxième à la Porte Maillot fut un peu moins bien, et depuis ! ! ! Combines, combines sur combines. Il n’y a plus là de quoi se fâcher, à peine sourire, pour éviter de les prendre au sérieux.

J’ai bien empiété sur l’ordre chronologique, mais chaque souvenir évoqué en appelle d’autres irrésistiblement, et ma foi, si jamais ils rencontrent des lecteurs, tant pis pour ceux qui y trouveraient à redire.

Foin du parpaillot ! et que la cagnesanque l’étouffe.

Au moment où Launay et moi subîmes cette déconvenue, nous assistâmes à un banquet offert à Saint Georges de Bouhélier pour fêter le succès de son livre : La Tragédie du Nouveau Christ. Ce fut pour moi une initiation aux banquets littéraires et artistiques, dont j’aurai l’occasion de parler.

Il me faut avouer que le franc provincial que j’étais ne fut pas peu ému en prenant place à cette sainte table où le vin ne subit pas l’heureux miracle d'être transformé en un cru délectable, bien que le Saint occupât le haut bout, ainsi qu’il convenait à cette «nouvelle Cène». Car le nouveau Christ c’était bien ce petit bonhomme, à la tête comme une boule encadrée de longs cheveux plats, ce qui pouvait servir de menton étant agrémenté d’un bouc de chasseur à pied.

La cérémonie devait être présidée par Zola qui s’était fait excuser dans une longue lettre, lue au dessert, écoutée dans un pieux recueillement. Edmond Le Pelletier, père du nouveau bon Dieu, avait fait de même.

Mais en revanche Paul Alexis les avaient remplacés au pied levé.

Il y eut bien d’autres discours, Leblond (qui plus tard devait épouser la fille de Zola et devenir Directeur du Journal Officiel). Enfin, nous entendîmes le verbe (un peu assourdi comme toujours) de ce Saint Georges qui s’est toujours bien gardé de combattre un nouveau dragon. Dans sa péroraison il daigne affirmer devant les nouveaux disciples qu’il ne voulait pas jouir en suisse de toutes ces éloges et que ces couronnes de fleurs dont on venait d’orner son jeune front, il les déposait à son tour sur le chef de tous ses petits camarades.

Paul Boncour, alors secrétaire de Waldeck Rousseau, avait également parlé et un de mes voisins m’affirma (il ne s’est pas fichu dedans) que nous entendions un futur ministre.

Cette réunion eut d’autres effets pour nous, car nous causâmes longuement avec Maurice Leblond et Eugène Montfort qui mirent à notre disposition les salles de ce que nous appelions entre nous la crèche naturiste, dans le bas de la rue de la Rochefoucauld, en face du musée Gustave Moreau qui venait d’être inauguré ; pompeusement le local s’appelait Collège d’Esthétique Moderne.

L’exposition fut bien vite organisée, Lempereur, Milcendeau, qui montra quelques-uns de ses beaux dessins, entre autre un pastel, un intérieur vendéen avec des oignons pendus au plafond au-dessus d’un vieux et d’une vieille. On l’accusait alors de dessiner en confrontant son modèle avec une reproduction d’un Holbein, je pense que ce n’était qu’une calomnie. Rouault se chargeait de la médisance ; c’est lui qui raconta l’histoire d’une visite au Louvre en compagnie de Milcendeau, alors vêtu d’une veste et gilet breton, coiffé d’un chapeau dont les rubans s’envolaient derrière sa nuque ; arrivés devant une madone, celle de Botticelli, je crois Milcendeau se met à genoux priant tout haut la Vierge de lui accorder assez de talent pour lui permettre de la peindre aussi belle que le vieux peintre florentin. Ceci devant une galerie de badeaux dont on conçoit l’étonnement et les rires.

Baignères, un de ses condisciples de l’atelier Moreau, avait composé sur lui une chanson indicible sur l’air du Tambour Major. Il était en ce temps là un terrible farceur. C’est lui qui recevant un Mexicain à l’atelier lui persuada de se dévêtir entièrement, puis l’attachât sur un banc, ses camarades et lui, le transportèrent sur le quai de la Seine, l’abandonnant ainsi aux agents qui le conduisirent au poste où il passa la nuit, ne pouvant s’exprimer en français. Le lendemain il arriva à l’atelier avec un revolver et aurait terminé brusquement la carrière de Baignères si les autres élèves ne se fussent interposés.

C’est aussi au «Collège d’Esthétique Moderne» que débuta Van Dongen avec des dessins de chevaux très costauds. Il y avait aussi un Luce très ancien, une barque échouée sur la plage très influencée de Courbet, mais je ne connais rien de lui qui vaille ce morceau là.

Un très beau dessin de Van Gogh, Le Pont était exposé et mis en vente au prix de 100 F, prix fabuleux pour l’époque.

Franz Jourdain exposait de toutes petites peintures qui auraient voulu être influencées par le Vuillard d’alors. Une petite toile intitulée La Fenêtre de la mansarde avait le don de nous dilater particulièrement la rate.

Chacun de nous prenait à son tour la faction, c’est-à-dire devait répondre aux amateurs éventuels, qui s’informaient des prix. Tour à tour Durrio qui exposait un bas relief La présentation de l’enfant Jésus dans un cabaret basque et des bijoux, de Mathan qui avait là des paysages de Saint Lô, Minartz, d’autres encore, prenaient le rôle de vendeur très au sérieux. D’ailleurs la vente fut assez maigre, l’amateur en ce temps là était rare. Cependant Sainsère acheta deux toiles à Launay, un portrait de sa grand-mère et une femme au tub.

Milcendeau, un jour où j’étais «de garde» répondit lui-même, sans se faire connaître à un amateur qui demandait le prix de l’Intérieur Vendéen, et comme on lui marchandait 50 F, il répondit qu’il ferait part de l’offre à Monsieur Milcendeau. Ensuite, très embêté, il me dit que bien certainement il laisserait le tableau à ce prix là, mais navré de ne pouvoir l’apporter lui-même pour pénétrer chez ce nouveau client et surtout obligé de donner 3 ou 4 F à un commissionnaire qui se chargeait de remettre la toile.

C’est pendant ces séances que j’ai lu Bubu de Montparnasse qui paraissait dans la revue Naturiste, et que je fis plus ample connaissance avec Maurice Leblond et Eugène Montfort. Ce dernier n’avait pas encore l’aspect de chef d’escadron sous lequel il apparaissait dans ses dernières années. Il portait une lavallière, des cheveux à la poète comme bon nombre d’entre nous. Jusqu’à sa mort nous avons été très liés et le temps n’a fait qu’accroître l’amitié que j’ai ressentie pour lui. A Paris, à Marseille, nous avons souvent vécu côte à côte. C’était un esprit très délicat ; très timide au fond, d’une grande pudeur de sentiments. Il aimait et recherchait la société des peintres.

Au fond je crois qu’il ne prisait pas beaucoup le chef de l’école naturiste. En revanche, il avait une véritable affection pour Leblond. Il affectait une certaine rudesse et prenait volontiers l’aspect rectangulaire et dentelé sur les bords. Derrière un scepticisme affecté il cachait un sincère enthousiasme, une foi profonde dans son art. Charles-Louis Philippe fut longtemps son ami et lui a conservé son admiration après sa mort.

Il y eut bien des séances comiques à la «crèche Naturiste» entr’autres celle où De Max vint lire les pages du nouvel évangile La Tragédie du Nouveau Christ commenté par Maurice Leblond. J’avoue n’avoir pu tenir mon sérieux en écoutant des phrases comme celle où il était dit que le nouveau Christ s’avançait avec une face auguste qui rappelait à la fois celle de Ravachol et d’Emile Henry. Des chuts indignés me firent rentrer la tête dans les épaules, couvert de confusion. On ne s’embête pas dans ces réunions de poètes, j’aurai l’occasion d’y revenir, mais pendant que je suis sur ce délicieux sujet si je m’y tenais en parlant des banquets littéraires !

Parmi ceux qui eurent le plus de succès à cette époque, il faut citer «les dîners du 14» organisés par Charles Morice. Combien on a été injuste avec lui : autant qu’il a été craint et respecté de son vivant !

Il avait débuté dans les lettres vers 1885 ou 90 par un livre qui fit grand bruit ; la Littérature de tout à l’heure. Le Figaro voulut se l’attacher et lui signa un contrat fabuleux pour l’époque. Charles Morice se fit verser deux mois d’avance et ne fournit pas sa chronique. Cette bonne farce le faisait rire comme un enfant : combien il eût été plus sage pour lui-même et plus efficace pour ses amis et pour l’art, qu’il prônait, s’il avait plaidé la bonne cause, porté la bonne parole, toutes les semaines dans un premier Paris littéraire du Figaro.

Sa conversation était un pur enchantement, surtout quand on se trouvait seul avec lui à la terrasse d’un café ou encore au Louvre. C’est là qu’il me dit un jour devant le Saint Jean de Léonard : «Vinci c’est le diable ! Voyez son Saint Jean, ce doigt levé et ce sourire veulent dire «il n’y a pas de Paradis»». Il fallait aussi l’entendre raconter ses souvenirs sur Verlaine, sur Mallarmé, sur Villiers de l’Isle Adam, Barbey d’Aurevilly.

Il a malheureusement parlé beaucoup plus longtemps qu’il n’écrivit. Ce grand Don Quichotte, aussi bien au physique qu’au moral, s’est-il battu contre les moulins à vent ! contre les galériens ! et contre les marionnettes ! Il était magnifique à voir, son long et maigre corps surmonté de cette tête au nez bec d’oiseau de proie, son bouc allongeant encore la face tournée vers Paco Durrio qui alors, malgré sa noblesse naturelle faisait penser à Sancho Pança. Un Sancho au bon sens chimérique, si l’on peut dire.

Ah ces dîners du 14 ! Charles Morice en attendait beaucoup, et tout d’abord le rapprochement des artistes, des poètes et des amateurs trop dispersés, dont les efforts se perdaient faute de cohésion entre les producteurs et les dilettantes. Hélas ce n’est pas cela que chacun venait chercher lors de ces mensuelles agapes où entre nous on mangeait comme des cochons, tantôt Brasserie Daumesnil, tantôt Taverne du Nègre près de la Porte Saint Denis ; mais bien plutôt l’occasion de se montrer, de palabrer, de dire des vers (les siens naturellement).

Charles Morice disait, lui, et de façon inimitable, des poèmes de Mallarmé, Verlaine ou Baudelaire. Tous n’avaient pas cette discrétion, témoin ce fameux soir où le poète Hydropathe Gondeau (Emile), il a sa place au propre et au figuré à Montmartre – nous débitait un poème tout en alexandrins, bien césurés aussi Ce pauvre Fagus légèrement ivre, (il avait une petite place et une nombreuse famille où le vin devait être transformé en abondance) se plaçant contre la muraille et derrière le récitant scandait chaque fin d’hémistiche d'un «très beau»  «très bien».

Gondeau de forte taille, agacé et légèrement ivre lui aussi, ce qui convient parfaitement à un hydropathe, appuyait sa majestueuse personne sur le misérable Fagus, et d’un grand coup de reins l’aplatissait comme une crêpe à la Chandeleur. A la fin du poème, (il était très long) Fagus retrouve son souffle, s’empare d’un couteau qui traînait sur la table et se précipite sur son Goliath de poète montmartrois. Celui-ci saisit l’instrument par la lame et s’entaille la main qui saigne abondamment.

Madame Paul Fort (la 1°) belle personne émue au plus haut point tire la nappe à elle, criant à Fagus «sortez Monsieur, je vous chasse». Patatras ! toute la vaisselle fout le camp avec la nappe dans un bruit indescriptible. C’était d’un comique irrésistible, bien davantage que la scène entre Vadius et Trissotin.

Plus tard, Charles Morice crut trouver dans les «fêtes humaines » des raisons nouvelles pour conférer une utilité à un banquet. Mais chacun avait son ours à placer. Carrière et Morice étaient bien les seuls à espérer. Pour nous, nos amis de Mathan, Bourdin, mon frère Maxime, Rouault, Dufrénoy, etc., nous nous amusions franchement, nous grisant en parlant, en riant, bien plus qu’en buvant la bibine décorée du nom de Beaujolais sur la carte.

La soirée se terminait généralement 8 rue d’Amboise, où l’on allait voir les «Lautrec» c à d les portraits de ces dames qui avaient été peints quelques années en deçà, sur les murs du grand salon. La patronne du lieu y tenait beaucoup et nous racontait le vernissage auquel Toulouse Lautrec avait convié tout Paris. Ceux qui arrivaient là avec leur «dame» fuyaient épouvantés, en se promettant bien de revenir seuls un de ces prochains jours. Depuis lors ces figures ont été vendues avec les boiseries et je les ai revues naguère chez un marchand de tableaux.

Il y a toujours un grand profit à se rendre aux invitations pour ces dîners littéraires. Un original de primo Castello, nommé de Gourcuff, avait fondé une société de «lamartiniens». C’est lui qui trouvant que nos mois étaient mal nommés, et qu’il convenait de simplifier les choses datait ses lettres de prémiambre, deuxiambre, troisiambre etc. Jusqu’à douziambre, en passant par dixiambre naturellement. Convié à un de ces festins, j’arrivai dans un bistrot du Boulevard Saint Michel assez en retard, entrant derrière Jean Aicard qui devait présider le banquet. Au moment même la tête hirsute de Gourguff apparaît au-dessus de la rampe de l’escalier en colimaçon du fond de la salle en gueulant : «Si vous ne servez pas le potage, nom de Dieu, je pisse dans les assiettes ! ». Aicard n’en entendit pas davantage, fuyant épouvanté ; moi-même, lâchement, je sortis, redoutant qu’une telle menace ne soit mise à exécution.

Le Banquet Rodin, au Pré-Catalan, fut aussi une belle chose, heureusement on y mangea fort bien et on but de même. Rodin, de qui Charles Morice était secrétaire, lut un petit discours qui, pour être de son cru, ne manqua pas d’être joyeux. Remerciant tout le monde : «Je remercie la critique que je n’ai jamais payée, je remercie le ministre des B-Arts, je remercie tous les ministres des B-Arts qui ont été très gentils pour moi, etc., etc. Jusqu'au Président de la République». Morice, assis en face de moi, en fut estomaqué et j'ai su plus tard qu'il avait demandé à Rodin pourquoi il n'avait pas utilisé le discours qu'il lui avait préparé. Rodin lui répondit qu'en passant en voiture sur le Pont de Saint Cloud, le vent avait emporté les feuillets dans la Seine.

Puisque le nom de Rodin a été évoqué, il faut bien que je conte une petite histoire qui n’est certes pas à l’honneur de l’homme (mais on doit toujours parier pour le génie et l’excuser même lorsqu’il ne montre pas l’union d’un grand talent et d’un beau caractère).

En 1906 je terminais à Cassis l’Hommage à Gauguin qui fut exposé la même année au Salon d’Automne. Dans Le Journal je lus cet été là des articles assez copieux sur une Léda du Titien qui avait été découverte récemment en République Argentine, dans un grenier, pliée en plusieurs morceaux ! L’auteur des articles disait, (je regrette de ne pas me souvenir de son nom, mais on le retrouverait facilement en feuilletant la collection du Journal en juillet, août ou septembre 1906), «on s’étonnait que Le Titien qui a peint un si grand nombre de Vénus, de Danaës etc. N'ait jamais été tenté par Léda. Cette lacune est désormais comblée, car le tableau nouvellement découvert vient d’être restauré et sous des couches de peinture plus récentes, on a trouvé un nu et un autre cygne qui ne peuvent sortir que de la main de Titien» et coetera pantoufle ! !

A mon retour à Paris, j’apportais ma toile roulée chez mon encadreur, à gauche en montant au milieu de la rue Notre Dame de Lorette. Quelle ne fut pas ma surprise de voir accrocher sur la cloison du fond de la boutique une Léda que j’identifiai immédiatement avec celle dont il avait été question dans Le Journal. En souriant, je demandai si je ne me trompais pas. L'encadreur (j'ai’ oublié son nom aussi) me dit qu'il avait lui-même procédé au nettoyage et à la restauration. A quelques mètres du tableau je vis tout de suite qu’à part un rectangle de 50 centimètres sur 40 dans le coin gauche, en haut de la toile tout avait été repeint et je lui dis que le tableau avait bien pu être autrefois un Titien que des frondaisons et un bout de ciel appartenaient certainement à l’école vénitienne du 16° siècle mais que tout le reste était digne d’un pinceau d’un «Artiste Français».

Je revins au début de l’après-midi pour choisir la bordure de mon cadre et au bout de quelques instants un taxi «vert Nil » (ils étaient peu nombreux à l’époque) s’arrêta devant la boutique. Rodin en descendit, accompagné d’un gros homme brun que même sans son accent j’eusse tout de suite identifié avec l’Argentin. Ils venaient certainement de faire un bon déjeuner, car la face de Rodin était pas mal rubiconde. Tout de suite l’encadreur s’empresse, on décroche et descend la Léda, on l’accote au comptoir et Rodin s’accroupit et regarde longuement le tableau, puis désignant le coin haut à gauche en l’entourant du geste de son index, il branle la tête à plusieurs reprises approbativement, sans prononcer un seul mot – laissant palabrer l’Argentin : «Lou Maître il voudra bien mettre oun mot sour lou livré d’or, sour lou merveilloux Titien».

Rodin hoche encore approbativement son auguste chef, sa longue barbe accomplissant des évolutions qui me comblent d’aise. On apporte alors un de ces cahiers cartonnés tel que j’en avais connu naguère lorsque j’étais encore au lycée. Rodin le parcourt de bout en bout et s’arrête à une page toue couverte d’écriture et y ajoute quelques mots.

On le reconduit alors jusqu’à la portière de son taxi.

En rentrant l’Argentin dit alors : «Il faudra faire oune bellé relioure à cé livré d'or, ce cahié il é pas convenable, quelqué chosé dé riché et dourés li tranché». Puis il passa en compagnie de l’encadreur dans l’arrière boutique. Ce dernier revient au bout d’un instant et m’invite à feuilleter le «livre d’or». Je trouve là dedans, au milieu d’un tas d’attestations d’illustres inconnus, presque tous sans doute des «Artistes Français» une page délirante de Bourdelle qui se terminait à peu près dans ces termes : cette œuvre ne peut être sortie que de la main du plus grand peintre vénitien. Et, au-dessous, Rodin avait signé : je suis tout à fait de l’avis de mon ami Bourdelle.

L’encadreur me dit alors : le propriétaire de la Léda va retourner en Amérique, mais il désirerait emporter en même temps quelques œuvres d’artistes de France, il n’a pas beaucoup de modernes et serait désireux d’avoir une toile de vous dans les 100 ou 150 F. Vous pourriez aussi mettre un mot sur  le «livre d'or».

Pour votre argentin, lui ai-je répondu, je n’ai pas de tableau à lui céder au-dessous de mille francs et j’écrirai sur le livre un vers de Molière «on travaille aujourd’hui d'un air miraculeux ». Inutile d’insister sur le résultat que tout le monde peut imaginer.

La toile a été vendue en Argentine 1 million et demi ; elle doit être en bonne place aujourd’hui dans un musée en Amérique du Sud ! ! Je ne serai pas étonné qu’elle soit encadrée par un bronze de Rodin et un autre de Bourdelle. Cette piquante historiette n’enlève rien à leur génie ou à leur talent, et au fond ils avaient peut-être raison. Qu’importe une attribution plus ou moins exacte dans un musée d’Amérique qui doit en receler bien d’autres.

Avant de quitter Bourdelle et les banquets, il faut aussi parler de celui qui avait été offert à Franz Jourdain lorsqu’il fut élevé à la dignité de Grand Officier de la Légion d’Honneur.

On avait «comme de bien entendu» écouté pas mal de discours auxquels notre Président avait répondu dans sa barbe et nous étions au vestiaire du rez-de-chaussée, déjà couverts de nos paletots et de nos feutres, lorsque Bourdelle sort de sa poche une liasse de papiers et lit un discours que l’on avait oublié de lui demander, avec son accent de Montauban dont nous étions bien une douzaine à «profiter avec» : «Franz Jourdain, vous êtes une architecture ! Vous êtes un temple auquel conduit un escalier monumental ! Vous êtes une cathédrale !»

J’en passe et des meilleurs.

Rodin on le sait avait une réputation de faune bien établie ; dans un discours il y était fait allusion et il en souriait dans sa barbe. En 1914 au Printemps, j’avais un petit modèle (malheureusement, j’ai totalement oublié son nom, on verra pourquoi je dis malheureusement, car il eut mérité de passer à la postérité en même temps que celui du grand sculpteur). Jolie fille et bonne fille, elle posait aussi chez Rodin, et un jour, par curiosité je lui demandais si le maître se montrait encore entreprenant. Elle tout de suite : «Oh mais il est encore épatant le Vieux ! et je suis très heureuse de lui avoir donné du plaisir. Je sais bien que je ne suis pas la seule et que je partage ce privilège avec un grand nombre de femmes, mais c’est égal, lorsque je serai vieille je pourrai me dire avec satisfaction, hé bien moi aussi j’ai couché avec un homme de génie !». Rodin avait alors 74 ans, si je ne m’abuse. Mais combien ce mot est émouvant de la part d’un brave petit modèle, qui est peut-être aujourd’hui une brave mère de famille ou la femme d’un ambassadeur, cela s’est vu et vérifié pour «Coccinelle» dont j’aurai l’occasion de parler à propos du Lapin Agile.

On a beaucoup parlé de ce cabaret qui fut le rendez-vous entre 1904 et 1914 de tous les Montmartrois, et même de quelques «Rive Gauche» qui depuis ont affirmé leur talent ou leur savoir-faire. On a beaucoup parlé de «Frédé» (Frédéric), de Berthe sa femme.

En 1900 le Lapin Agile, ainsi surnommé parce qu’André Gill avait peint au-dessus de la porte une enseigne représentant un lapin, se nommait le Cabaret des assassins.

Il était alors tenu par la mère Adèle dont la soixantaine, fort bien conservé, exigeait encore les satisfactions charnelles d’un robuste appétit. Outre ses charmes (on ne lui aurait pas donné plus de 45 ans à cette époque) qui retenait à sa table nombre de jeunes rapins, elle fricassait le lapin d’agréable façon (d’où l’enseigne). Elle planta tout là un beau jour, s’enfuyant en Belgique avec un jeune peintre (revenu en France depuis) et qui n’est pas sans talent. L’obligeant à déserter (il a fait son devoir par la suite en 1914) mais on comprendra aisément que je ne le désigne pas par son nom. C’est alors que Frédé, qui tenait aussi un bistrot – Zut ! – Place Ravignan dans la maison même où habitait Durrio, racheta le Lapin et l’anima de ses chansons (sa voix n’était pas sans agréments) et des accords de sa guitare dont il usait sans ménagements et dont il se servait moins bien.

Là fréquentait toute sorte de monde ; des rapins et des littérateurs, avec ou sans talent, des anarchisants, des dessinateurs, des tireurs de cartes, des faux monnayeurs, des acteurs pas encore parvenus à la notoriété, de vagues chansonniers, tout un petit univers se piquant plus ou moins d’intellectualisme, des primaires, des secondaires et aussi quelques supérieurs.

C’est ce magma sans cesse accru de nouvelles unités qui a fait le succès du Lapin. C’est surtout vers 1908 qu’un groupe assez nombreux de jeunes artistes dont j’étais, se réunissait là tous les soirs autour d’une table copieusement servie où pour la modeste somme de 2 F on pouvait manger et boire à ventre satisfait. Un potage, des hors d’œuvre, un gros plat de viande et légumes, salade, fromage, fruits, café, vin à discrétion et un verre de Mercurey. Plus tard lorsque la vie devenant plus chère, Berthe demanda 2,25 F la moitié de la tablée déserta en signe de protestation, elle revint plus tard et accepta même en 1911 une augmentation nouvelle de 25 centimes, soit en tout 2,5 F

Donc au début je me trouvais là avec Pierre Mac Orlan qui à cette époque se nommait seulement Pierre Dumarchais et écrivait des ouvrages spéciaux : la Flagellation à travers les âges, les grands flagellés de l’histoire, etc. Pour la somme respectable alors de 500 F par volume.

D’ailleurs, ainsi qu’il me le confiait, la plupart des histoires sortaient toutes vêtues ou plutôt dévêtus de son imagination. Il s’habillait alors en gentilhomme de cheval : chandail, culotte anglaise de bonne coupe, leggins, souliers confortables, casquette anglaise. Tout ceci par économie faisant original mais pas mistouflard et, grâce à ce genre, n’était pas obligé de renouveler souvent sa garde-robe, ni même de changer de linge n’ayant pas de chemise.

Je supplie que l’on ne voit pas là une rosserie à l’égard de mon ami, mais au contraire l’éloge d’un esprit courageux et subtil, que j’admirais alors et aujourd’hui autant que jadis.

Il vivotait ainsi péniblement (mais fièrement). Frédé et Berthe ne réclamaient jamais les dîners pris à crédit. Berthe dont il devint le gendre par la suite avait pour lui dès ce moment là une souriante faiblesse que Pierre entretenait par la gentillesse de ses propos et les saillies de son esprit.

Ce n’est qu’en 1911 qu’il sortit vraiment de l’ornière. Un jour il me montra quelques dessins et me confia son intention de les présenter au Rire pour faire quelque pécune. Le soir en rentrant il rayonnait ayant vu Gus Boffa, celui-ci avait dit : «Vos dessins ne sont pas fameux (c’était bien mon avis aussi) mais les légendes sont très amusantes, ne feriez-vous pas des contes drôles puisque vous êtes littérateur ? Vous avez besoin d’argent, tenez voici un bon pour cinq dessins (50 F) et apportez-moi des histoires gaies pour la semaine prochaine». Il se mit tout de suite à l’œuvre et ce fut le succès, d’abord dans le Rire puis les Contes de la pipe en terre. Il était parti pour tout de bon, se maria tout de suite avec Margot, la brave fille de Berthe et mena depuis lors une existence de petit bourgeois adorant la bonne chère, l’accordéon, la campagne et l’isolement de Saint-Cyr-sur-Morin.

Il abominait la vie de bohème qu’il avait dû mener durant tant d’années et ne craignait rien tant que d’être obligé d’y retomber. Seule la guerre qu’il fit bien tout en rouspétant, et dont il revint avec une blessure et sa réforme, troubla sa quiétude bourgeoise. Il vit maintenant heureux au milieu de ses livres, adorant les belles impressions et les belles reliures. La nouvelle guerre doit lui inspirer un farouche mauvaise humeur dans sa petite maison bien confortable au-dessus du petit Morin.

Esprit très fin, très délicat, nourri de copieuses lectures, écrivant bien dans une langue claire, sans recherche «artiste» mais sans négligences, je crois que ses livres seront toujours recherchés par les amoureux de la bonne littérature. Il n’a certainement pas eu les succès de librairie de bon nombre de ses confrères, mais il s’en console je crois et le constate sans acrimonie pour ses amis les plus répandus dans le grand public.

Son inséparable en ce temps là était Julien Callé, grand diable au type sarrazin ou maure, avec un grand nez busqué, des moustaches noires comme ses yeux, un souvenir sans doute de l’occupation espagnole en Picardie.

Il avait fréquenté l’atelier Julian voulant faire de la peinture mais y avait rapidement renoncé. Son père, greffier de justice de Paix, le contraignit à faire son droit et à le seconder en qualité de 1° commis greffier. Il habitait alors rue de Mont-Cenis dans un pavillon situé au fond d’une cour de ferme ; cette propriété qui depuis a été remplacée par une série d’immeubles gratte-ciel, appartenait à Monsieur Vieillard, le père de mon ami Fabien Launay. Sur la porte une carte : Callé «en tous genres ». C’était le fantaisiste le plus ébouriffant que l’on puisse voir. Il vivait dès lors avec Maud, l’ancienne femme de Manuel Robbe (graveur en couleur qui eut son heure de succès facile auprès du demi grand public). Qui ne se souvient du flot d’or rutilant de sa chevelure et quelle brave fille. C’est elle qui à une bonne bourgeoise de Saint Cyr-sur-Morin qui lui demandait des nouvelles de son mari lui répondait indignée : «Ce n’est pas mon mari madame, c’est mon amant».

Callé parmi nous représentait la vie assurée, le pactole coulant régulièrement chaque mois dans ses poches. Son père, vers 1911, voulant se retirer, lui proposa d’épouser une héritière qui lui apportait 300 000 F avec lesquels il achèterait son greffe.

Mon brave ami refusa en répondant qu’il vivait depuis longtemps avec Maud et que ce serait mal de la plaquer après avoir profité de sa jeunesse. Il reçut alors 50 000 F pour acheter un greffe à Raon L’Etape et le départ fut l’occasion d’une de ces noces remarquables qui duraient deux jours et deux nuits, où l’on aveuglait les fenêtres pour ne pas voir le jour. Je laisse à penser quel souvenir a dû laisser ce couple déchaîné dans cette petite ville qui a connu d'autres épreuves depuis. En fait très peu de temps après son installation, Callé revendit son greffe et vint ouvrir à Saint Cyr-sur-Morin, l’Auberge de l’œuf dur, du commerce et du Venezuela réunis.

Ce fut tout d’abord une clientèle de peintres, sculpteurs, poètes qui fréquenta cet hôtel d’hurluberlus, où l’on trouvait en entrant dans le vestibule une longue patère chargée de chapeaux hauts de forme (pour montrer que l’on recevait des gens très chics), mais des chapeaux hauts de 1830 à 1880 que l’on coiffait volontiers pour aller révolutionner le bourg voisin.

Une fantaisie échevelée d’un bout à l’autre ; dans la cour un puits avec ce cartouche sous verre : «Ce puits est un monument historique de la région. En 1870 les Prussiens y ont noyé la petite Bécu pour n’avoir pas voulu montrer son...»

Il y avait aussi la chambre où Napoléon avait couché la vieille de Montmirail, seulement l’écriteau qui la désignait changeait de porte chaque jour, tout à l’avenant.

Callé avait aussi le chic des déguisements fantastiques et burlesques pour le bal des 4 Zarts, choisissant toute une batterie de cuisine pour faire une armure de chevalier dont le heaume était formé par une boite à manchon argentée, où il avait mis des passoires à thé pour les yeux, un dentier à la place de la bouche, etc.

Ses propos n’avaient pas moins de fantaisie, il n’a publié qu’un livre Sainte Guillotine qui n’a pas eu grand succès. Ces plaisanteries étant irrésistibles lorsqu’elles sont parlées, se refroidissent singulièrement à l’impression.

Un autre fantaisiste de cette époque, mais qui lui, verra son nom revenir sur l’eau, si j’ose m’exprimer aussi incorrectement, c’est Jules Depaquit, qui fut le 1° maire de la commune libre de Montmartre mais par-dessus tout a laissé d’inoubliables caricatures, par la cocasserie du dessin et un sens de l’arabesque qui manque à la plupart de ceux qui prétendent nous faire rire par la ligne et ne sont drôle que par une légende heureuse. Des critiques d’art plus tard te découvriront ô ! Jules Depaquit et tes moindres fantaisies seront disputées par les collectionneurs. Dieu, qu’il était drôle, cet ineffable pochard qui ne se couchait que parfaitement saoul, qui ne se levait que pour recommencer ; sitôt en pantoufles, il descendait au bar où il prenait un petit marc par-dessus son café. Il allait en suite chez Bouscarat chez Spielmann qui se faisaient vis à vis sur la place du Tertre ; il en tira un dessin où il figurait en poisson attiré par deux asticots dont l’un avait les traits de Bouscarat et l’autre ceux de Spielmann.

Arrivant de Sedan vers 1890, il était descendu à l’hôtel du Poirier sur la place Ravignan et avait conservé la même chambre jusqu’en 1910. A ce moment son ami Delaw lui présenta combien il serait plus à l’aise s’il se mettait dans ses meubles et quelle économie il ferait ; s’adressant à Bouscarat celui-ci consentit à lui louer une chambre vide et sur ses conseils il acheta des meubles à crédit chez Dufayel. Un ami venant le voir après son installation lui en fit compliment, mais remarquant que ses fenêtres donnaient sur l’église Saint Pierre de Montmartre où avait lieu un convoi funèbre, lui dit : «Oui mais ce n'est pas gai tu as des enterrements tous les jours – Oh ! répond Depaquit ce n'est jamais le même». Un receveur de Dufayel se présentait toutes les semaines mais Depaquit ne répondait pas à ses toc toc. Cependant, un jour l’employé cria : «Monsieur Depaquit vous êtes chez vous, les souliers sont à la porte» - et lui de répondre d’une voix flûtée «je suis sorti en pantoufles».

Il vint cependant ouvrir en disant «qu’est-ce que c'est que ce chambard dans la maison ? » - Et l’autre «c’est Dufayel, si vous croyez que c'est rigolo de venir tous les 8 jours pour 40 sous et ne jamais vous trouver». Ah ! dit le bon Jules, «vous êtes Monsieur Dufayel, oh ! que je suis heureux de faire votre connaissance».

«Mais non, mais non je ne suis pas M. Dufayel, vous le voyez bien». «Ah ! vous n’êtes pas M. Dufayel ? Mais alors je ne vous dois rien, je veux que M. Dufayel lui-même vienne chercher ses 40 sous. Hé ! puis cette défroque, cette livrée que vous étalez, croyez-vous que ça fasse bon effet dans la maison, où tout le monde peut savoir que j’achète mes meubles à crédit ; non, non, je ne donne rien». Peu après se présenta un monsieur très bien, en tube, jaquette, une serviette sous le bras. Depaquit naturellement timide, lui demanda l’objet de sa visite. «Je suis un employé de Dufayel, nous vous traitons, puisque vous le désirez, comme nos clients très riches dans les maisons bourgeoises, au lieu de vous envoyer un encaisseur en uniforme».

«Ah ! vous n’êtes pas M. Dufayel, je ne vous donnerai rien. Et puis vous le connaissez M. Dufayel puisque vous êtes un de ses principaux employés». Et l’autre signifie confusément qu’il ne le connaît que très peu ; «Hé ! bien puisque vous le connaissez M. Dufayel, vous lui direz d’abord que tout ce qu’il m’a vendu, c’est de la drogue. Ses matelas et ses draps étaient si minces que je les ai fumés oui, j’en ai fait du papier à cigarettes». En descendant, il dit à Bouscarat : «J’en ai assez de ces histoires avec ce Dufayel. Je vous ai loué une chambre vide, je vous donne les meubles et maintenant je vous louerai en garni».

Je ne sais pas si Bouscarat a pris à son compte la dette du bon Jules et si M. Dufayel a été payé lui-même.

Il (Depaquit) avait hérité de deux vieilles tantes de Sedan et chaque fois l’héritage n’avait pas fait long feu.

Un dimanche après-midi, je le rencontre chez Adèle, un mouchoir sur les yeux, et montrant le ciel de son index : Là-haut, elle est là-haut ! – Mais qui, là-haut, là haut, - «ma pauvre tante, ah c’était une sainte ! Elle est là-haut pour sûr ! Elle est au Paradis qu’elle a bien mérité. Je vais partir pour Sedan, car je dois hériter d’elle, ah ! elle est là-haut».

Vers le soir on parvint à le mettre dans son train, ivre jusqu’à la deuxième capucine et j’espère qu’il a pu tout de même arriver dans un état présentable pour assister aux obsèques.

Mais cette fois-ci, son frère, drapier à Sedan, je crois, prit son argent et le mit dans son commerce, lui servant une rente qui assurait son existence et préservait le capital.

Son ami et compatriote Delaw (prononcez Delau) venait régulièrement au Lapin, l’Imagier de la Reine, ainsi qu’il se nommait volontiers, avait un esprit très fin, le goût du folklore et des vieilles chansons qu’il reportait dans ses dessins pleins d’humour, de fantaisie et de délicatesse ; il a eu une fin de vie misérable, hélas.

Charles Genty, autre dessinateur humoriste venait aussi régulièrement ainsi que Marcous (il ne se nommait pas encore Marcoussis) ne faisait pas de peinture mais des dessins polissons pour La Vie parisienne. Il était en ménage avec une petite femme, Marcelle dont j’ai fait le portrait à St Cyr-sur-Morin ; ce portrait appartient maintenant à Picasso, celui-ci en échange des leçons de cubisme qu’il donnait à Marcous-Marcoussis, lui ayant soulevé sa femme. Je les ai rencontrés par hasard tous les deux dans une taverne d’Avignon et c’est là que j’ai appris le rapt.

Charles Dullin fréquentait aussi le Lapin, il y disait des poèmes de Baudelaire, Verlaine, Rollinat, Villon, ce qui permettait à Frédé de dire avec satisfaction : «Ah ! ce soir, ce soir, nous avons une vraie soirée d'art, faisons de l'art».

C’est qu’il croyait en faire le brave homme, et la brave Berthe écoutait bouche bée.

A ses moments perdus il prétendait faire de la céramique, avait demandé des conseils à Durrio ; il cuisait dans la cheminée de la salle des poteries tarasbicotées, d’un émail pauvre que plus tard des snobs ont acquis à prix d’or.

Les soirées étaient loin d’être réjouissantes tous les soirs. La plupart du temps c’était lugubre. De vagues rapins, ceux que nous nommions les Mohicans, faisaient le fond du tableau, accompagnés de leurs femmes, dont Louisette, un petit modèle très amusant. Ces rapins vivaient de rapines médiocres, chipant de-là une carotte, un poireau, un navet ou quelque autre légume à la devanture des fruitiers, faisant la chasse aux chats pour les mettre en gibelotte, tirant ensuite parti de la peau chez les chand’d’habits. Elle (Louisette) voulait m’inviter à goûter de cette cuisine, m’affirmant que c’était meilleur que le lapin ; j’ai toujours renâclé et décliné l’offre.

Tiret-Bognet, dessinateur humoriste aussi, mais beaucoup plus âgé arrivait au café, vivant très bourgeoisement et péniblement avec sa femme. Il était à demi fou, sinon complètement, et un jour la malheureuse se vit par lui attachée sur son lit auquel il mit le feu, criant par la fenêtre : « Venez, venez, on assassine Jeanne d’Arc ».

Après un séjour aux petites maisons, il reparut et sa pauvre compagne (certainement une bourgeoise fourvoyée) invitée un jour par Berthe arriva dans une pauvre robe de satin noir, qui avait sans doute servi pour son mariage et teinte et reteinte cent fois.

Il me montra des dessins faits par lui pendant la Commune qui étaient loin d’être sans valeur. Il nous épata un jour en récitant tout un chant d’Homère.

D’autres clients fidèles mais qui ne venaient qu’après le dîner et qui la plupart du temps ne quittaient pas le comptoir de la petite salle en contre bas, formaient une autre bande bien différente de la nôtre.

Il y avait là un certain Hélie, réparateur en timbres-poste qui avec ce curieux métier gagnait fort honorablement sa vie. Il y avait aussi Pajol, une terreur, qui détestait autant les maquereaux que les argousins ; le malheureux mis en correction par une marâtre nous racontait que dans le cachot où le conduisait souvent son caractère indomptable, mains et pieds liés, il était obligé de se défendre à coups de dents contre les rats.

Il ne pouvait pas voir une bourrique (agent de police) marchant isolément dans la nuit sans l’assommer de son gourdin qui pendait toujours à son poignet.

Au fond pas un méchant homme, un aigri qui adorait se frotter aux artistes. Il vivait en tirant les tarots et apprenait l’histoire dans Alexandre Dumas.

Un autre dont je tairai le nom (il a dû servir de modèle à Dorgelès dans Le Château des brouillards) faisait de la fausse monnaie et subsistait assez largement ; bon cœur d’ailleurs, lorsqu’il voyait un jeune rapin avec sa mine longue et pâle il disait à Frédéric de le nourrir à son compte pendant plusieurs semaines. Il fut pris et envoyé au bagne avec sa bande.

C’est Grazanion qui plus tard introduisit Carco parmi nous. «Graza», gros garçon joufflu avec une petite voix de tête, petit rentier qui faisait des vers et apparaissait parfois au Lapin, ainsi que Chaffiol autre poète et bibliophile, employé de banque, qui ayant publié des vers sous le titre Les Miroirs ternis Callé lui demanda s’il ne s’était pas trompé et si le vrai titre n’était pas Les Miroirs vernis.

Après la guerre il publia un livre La Guerre des changes très documenté car il était chef de ce service à la Banque des Pays Bas et des articles de bibliophilie dans Les Marges de Montfort.

Mario Meunier, l’helléniste venait de faire paraître sa traduction de Sappho ; Secrétaire de Rodin dont il revoyait la prose des Cathédrales à l’origine écrite par Charles Morice successivement retouchée par Maurice Baud, d’autres encore, c’est je crois bien Mario qui y mis la dernière main. Il arrivait du quartier latin le plus souvent avec Alfred Lombard toujours élégant et racé, tranchant sur le débrayé à peu près général.

C’est au Lapin Agile que Dorgeles alors rédacteur à Fantasio organisa la farce de Boronali qui fit tant de bruit en son temps.

Un matin où Coccinelle posait dans mon atelier de la rue des Saules, vers midi, la séance ayant bien marché, je l’invitais à prendre l’apéro au Lapin ; Remontant la rue, nous nous trouvâmes devant la terrasse, assister à un curieux spectacle.

Lolo, l’âne de Frédé, pelé et décrépi, balançait sa queue ornait d’un pinceau chargé de couleurs sur une toile présentée par Roland, les bras nus, couvert de peinture presque jusqu’au coude. Un photographe braquait son appareil pour immortaliser cette scène cependant qu’un huissier dressait un constat en bonne et due forme.

L’apéritif fut servi à tous les témoins autour de la grande table en bois de la terrasse, et le photographe pris des clichés.

Dorgelès me demandait si je pensais que le tableau pourrait figurer aux «Indépendants» et je lui répondit que la chose était possible si quelqu’un voulait faire l’âne et acquitter les 25 F de droits d’exposition.

Comme je faisais partie de la commission de placement, je montrais la toile à Signac en lui racontant toute l’histoire. Il répliqua : «c’est bien un effet la peinture d’un âne et puisqu’on a versé la cotisation au nom de Boronali nous ne pouvons nous dispenser de l’accrocher». Il me chargea alors de faire une petite salle où il puisse figurer sans dommage pour les véritables peintres. J’organisais alors un petit musée des horreurs où cette toile figurait à côté d’autres productions, faites avec des confettis, des couvercles de boites de cigares, 4 as de deux mètres de haut, etc. , etc.

Naturellement au vernissage la toile passa complètement inaperçue, mais le jour où Fantasio publia les photographies du tableau, de l’âne, du constat d’huissier et des témoins levant leurs verres (la face recouverte d’un loup), le public se rua pour voir l’œuvre de Boronali, c’est-à-dire Ali Boron, la caisse des Indépendants reçut alors des sommes dont on n'avait pas idée jusqu’alors.

Cependant comme on m’avait reconnu malgré le masque dont le clicheur avait agrémenté ma face, je fus empoisonné pendant des semaines par des journalistes qui m’attribuèrent l’idée de cette farce, laquelle au fond ne prouvait rien.

Mon petit atelier de la rue des Saules, situé au milieu des jardins, disparu depuis hélas, était à la lettre assiégé par ces messieurs en quête «d’intervious».

Je leur répondais de mon mieux et un peu agacé : « Il y a un âne aux «Indépendants», il y en a mille aux «Artistes Français» bien qu’il vous soit interdit de les découvrir ».

Un de ces plumitifs entrant chez moi m’aborda : «Monsieur votre fortune est faite».

«Je ne demande pas mieux»

«Il suffit de m’accompagner sur les boulevards où un tailleur a fait représenter dans sa devanture un âne en train de peindre un tableau. La foule se presse et se tord de rire ; pour protester, je casse la vitre avec ma canne, on nous conduit au poste et tout s’arrangera car mon journal paiera les dégâts et l’amande et demain, nous seront célèbres». J’eus toutes les peines du monde à lui faire comprendre que je désirai établir ma célébrité, si possible, avec des moyens moins tapageurs.

«Coccinelle» qui avait assisté à toute l’histoire était une très belle et très bonne fille qui posait souvent pour moi. Elle est entrée dans la diplomatie ayant été épousée pour sa beauté par le consul d’une cour du Nord.

La salle du Lapin est restée à peu près telle qu’elle était alors, ornée de toiles données par les habitués. Il y avait un Arlequin de Picasso, vendu depuis à un bon prix par Frédé ; dans le fond un grand Christ en plâtre de Vasley un grand moulage de l’Apollon cytharède, etc., etc. Une des curiosités de la maison consistait dans une pancarte fixée dans les cabinets due à la verve poétique de Tiret-Bognet qui a l’occasion produisait des poèmes d’une cocasserie invraisemblable :

Moderne Goya ! Stercoraire

Qui s’absterge le fondement

Avec les doigts, élégamment,

J’admire ton talent mon frère,

Mais vrai ce n’est pas à dessein

D’exposer ta merde en dessin

Que j’ai repeint ce baptistère.

Picasso, Max Jacob, Utrillo, Utter, venaient souvent au Lapin ainsi que Princet qui donna le titre de section d’Or à une exposition de cubistes.

Princet assez bon mathématicien était actuaire dans une compagnie d’assurances et découvrit des affinités entre la section d’Or et l’amorphisme cubique. Et il en souriait en véritable pince sans rire, mais les disciples de Picasso l’avaient pris très au sérieux et tout particulièrement Metzinger, Marcoussis, Juan Gris, Delaunay.

Comment est né le cubisme. Peu de contemporains le savent ; aujourd’hui seuls Picasso et moi pouvons nous en souvenir car mon pauvre ami Paco Durrio vient de mourir et c’est dans son atelier que Picasso reçut le coup de foudre, où «entendit chanter le rossignol».

Paco venait de recevoir du Mexique deux petits masques l’un en albâtre, l’autre en diorite noire, tels qu’on en a vu depuis maints exemplaires ; nous les admirions tous les trois, remarquant la sobriété des plans déterminant les volumes du nez, de l’arcade sourcilière, des lèvres etc. Or, quelques jours plus tard, en entrant dans l’atelier de Picasso, je vis sur le chevalet où peu de temps auparavant se trouvait une grande toile de saltimbanques, une figure triangulée et peinte avec des ocres, des terres de Sienne, des bleus et des verts pourris.

Manolo, le sculpteur espagnol, en entrant dit à Picasso avec l’accent catalan : «Tu vas attendre ta mère et ta sœur, si tu les voyais débarquer du train avec des gueules comme ça qu'est-ce que tu dirais».

Depuis Picasso a notablement amélioré la désagrégation des formes avec les succès que l’on connaît bien. Ceci se passait en 1907. Braque ne tarda pas à suivre l’exemple et au Salon des Indépendants exposa des paysages ! – construits si l’on peut dire avec des parallélépipèdes qui faisaient penser à un paysage polaire.

Picasso est-il un farceur ? qui pourrait l’affirmer. Cependant je lui ai entendu dire un jour et ceci bien avant le cubisme qu’il se foutait de la sincérité et qu’il lui préférait un beau mensonge. A la même époque ne disait-il pas en parlant de Don Quichotte : « Quel beau livre il y avait à faire ! » Pour ma part je ne crois pas que l’on soit toujours consciemment menteur et je pense que l’on se laisse prendre à son propre jeu.

Je connaissais Pablo Picasso de longue date, dès le début 1901. Il arrivait alors d’Espagne, parlait le français avec la difficulté d’une vache espagnole et ses dessins étaient fortement influencés de Steinlen, mais Paco Durrio lui montra ses Gauguin, lui révéla Van Gogh et Cézanne et bientôt se manifesta une transformation radicale dans sa manière de peindre.

Je vis alors dans son petit atelier du Boulevard de Clichy, non loin de Wepler, des toiles toutes différentes et je me souviens du portrait qu’il avait alors d’un peintre espagnol, qui venait de se suicider sur son lit de mort et qui était une chose assez poignante.

C’est chez lui que Launay et moi rencontrâmes Pedro Manach, un catalan qui depuis est entré dans les ordres monastiques et qui nous mit en rapport avec Berthe Weill, dont la petite boutique rue Victor Massé était garnie de dessins des caricatures d’alors et particulièrement de Gottlob, et lui persuada de faire des expositions de peinture.

A cette époque les marchands de tableaux qui consentaient à exposer des jeunes étaient assez rares, quelques-uns uns comme Camentron, Barthélemy, le père Thomas, achetaient parfois bien une ou deux toiles à des prix invraisemblables de bon marché ; le père Thomas aussi gros et poussif qu’un hippopotame payait une peinture entre 20 et 40 francs.

Un jour il grimpa mes cinq étages et après avoir vu défiler mes tableaux, en choisit un et mit un louis sur la table à tréteaux ; j’avais reçu la veille ma pension aussi je lui dis : «Nous sommes loin du compte, c’est 100 francs que je veux pour ce paysage». Il m’enguirlanda copieusement : «100 francs, mais tu te crois un du génie, dans dix ans tu pourras demander un tel prix, tiens voici encore vingt francs». Je refusai, il prit la porte et descendit l’escalier. Cinq minutes après il frappait de nouveau à ma porte et louis par louis, finit par me verser les 100 francs en rouspétant allant presque jusqu'à l’injure. Au fond, il gagnait peu sur nous, se contentait d’un léger bénéfice, revendant les toiles 50 F lorsqu’il les payait 20. Mais puisqu'il était remonté chez moi, c’est qu’il avait un amateur à qui il était sûr de revendre la toile le jour même avec un léger pourcentage.

La petite Weill ou «la mère Weill des merveilles», comme nous la nommions quelques fois, était de la même école de ces marchands aimant la peinture, aimant les artistes et ne faisant pas fortune. Elle consentit donc à faire une première exposition où figurèrent entr’autres Launay, de Mathan, Durrio, Maillol qui exposait des natures mortes influencées de Gauguin, des esquisses pour les tapisseries exécutées pour Carmen Sylva, la Reine de Roumanie, et pour la première fois des petites terres cuites qui eurent beaucoup de succès.

J’exposai aussi des paysages de Cassis.

La préface avait été écrite par Coquiot Gustave, qui était venu voir nos œuvres chez Launay où elles avaient d’abord été réunies. Je dois dire que l’on vendit peu ; Launay 2 toiles, moi une seule. Le vernissage fut pour moi un évènement. La boutique était aux dimensions de son propriétaire c’est-à-dire très petite et basse de plafond, les tableaux étaient disposés de la plinthe au plafond pour augmenter la surface d’exposition. Pour la circonstance et pensant que cette solennité demandait une toilette particulièrement soignée, en bon provincial j’arrivai en redingote avec un tube reluisant à souhait, ce qui fit bien rire les camarades et la mère Weill qui n’en croyait pas ses yeux oh ! ces yeux de myope chevauchés de lorgnons aux verres épais comme des culs de bouteille.

Brave petite mère Weill, elle continua par la suite ces expositions où tout ce qui compte de notre génération a figuré à tour de rôle. Matisse, Marquet, Manguin, Camoin nous succédèrent. Charles Guérin, Marval, Dufrénoy, Flandrin, etc., etc.

Elle ne gagnait pas grand chose sur chaque vente qu’elle enlevait et ce n’est que bien plus tard après la guerre, en 1919 lorsqu’elle s’installa rue Taitbout puis rue Laffitte dans l’ancienne boutique Sagot, qu’elle put faire quelques bénéfices. En vérité, c’est elle qui donna le branle que suivirent Sagot, et bien plus tard Druet. Tous les artistes lui doivent d’avoir pu exposer et vendre un peu de peinture alors que les grands marchands nous ignoraient royalement.

Clovis Sagot, peu après, nous réunit dans sa boutique, Launay venait de mourir, Dufrénoy dont je venais de faire la connaissance, Picasso et moi.

Notre rencontre avec Dufrénoy eut lieu chez la mère Chausson, ainsi que nous la nommions familièrement. Chez elle rue Laffitte nous avait réunis sous le titre pompeux des «Tendances Nouvelles» un peintre littérateur évanoui depuis longtemps, Mérodak Jeaneau, en une sorte d’association, où chacun versait une somme de 200 F donnant droit à l’exposition permanente dans la boutique. Au bout de peu de mois tout fut consommé, la plupart des peintres ayant négligé de verser la cotisation.

Les expositions des Indépendants de 1902 et 1903 nous avaient permis de nous rencontrer tous sur les même cimaises. Les critiques et les amateurs commençaient à s’occuper de nous. Le grand départ de la peinture moderne était donné, nous rencontrions nos aînés, Signac, Cross, Maurice Denis, Bonnard, Vuillard, Roussel, Valloton au placement des Indépendants.

En 1904 Druet s’installait rue du Faubourg St Honoré au coin de l’avenue Matignon, l’inaugurait en exposant ceux que l’on nommait les intimistes ou néo-impressionnistes. Peu après les Moreau : Matisse, Marquet, Manguin, Camoin puis Dufrénoy et moi-même. Les méthodes changèrent : au lieu d’acheter de rares œuvres vendues rapidement à quelques amateurs, Druet suivant l’exemple de Durand-Ruel et de Vollard, nous prit la totalité de notre production, nous payant par mensualités. A mon sens le vieux système avait du bon, on l’a bien vu par la suite lorsque certains marchands obligés de déposer leur bilan, on vit des ventes massives à l’Hôtel Drouot ou ce qui est pire, des peintres obligés de détruire une partie importante de leur production pour éviter l’avilissement des prix.

Vollard, dans les toutes dernières années du XIX° siècle et les 1° du XX°, avait acheté à quantité d’artistes de l’école de Pont-Aven en même temps qu’à Cézanne. Il poussait même la méconnaissance de la peinture à tel point qu’il payait davantage Emile Bernard que Paul Gauguin. Il doit rester pas mal de Filiger, de José Roy, d’Emile Bernard dans les invendus. C’est pourquoi je lui dénie le flair qu’on lui attribue gratuitement

S’il s’est fait une réputation d’heureux marchand avec Cézanne, Gauguin, Van Gogh, c’est qu’il ne pouvait pas s’emparer de la production de Manet et des impressionnistes aux mains de Durand-Ruel.

Il se vantait d’avoir «fait Cézanne» alors qu’il les vendait entre 150 et 500 F. Il a profité avec, ainsi qu’il l’a fait pour Gauguin et Van Gogh. Ce n’est que plus tard qu’il a pu aborder Renoir déjà plus que sexagénaire.

Ah ! les marchands et leur flair ! ! Lorsque les Bernheim frères s’installèrent rue Richepanse avec leurs trois étalages où figuraient, Bd de la Madelaine : Rondel et autres, Juana Romani, rue Duphot : la bande noire de la Nationale et rue Richepanse : Signac, Denis, Valloton etc. ; ils firent alors une exposition de Cézanne et étant arrivé trop tôt dans l’après-midi, j’entendis une conversation de l’un des frères au téléphone, répondant à son interlocuteur : «Oui nous avons une exposition Cézanne, nous avons aussi de charmants Rondel».

Plus tard, bien plus tard, un marchand de Marseille : Garibaldi, mais celui-ci tout à fait dans la ligne des marchands qui aimaient la peinture pour elle-même et conservant jalousement pour eux leurs plus belles pièces, ayant assisté à un dîner du syndicat des marchands de tableaux à Paris, au moment de la crise américaine vers 1930, me racontait que l’un des convives, grand marchand et israélite de surcroît avait clamé avec de grands gestes : «Enfin ce n’est pas trop tôt, c’est fini cette peinture des impressionnistes et des autres fauves nous allons pouvoir vendre celle que nous aimons, les Bouguereau, les Roybet, les Meissonnier», vivement approuvé par l’assistance.

D’ailleurs, la plupart de ces honnêtes commerçants sont bien incapables d’expertiser les œuvres d’art lorsque tout pedigree fait défaut ou que la toile n’appartient pas à la manière la plus connue d’un peintre. Cependant ils n’hésitent jamais à formuler un jugement définitif à l’occasion.

En réalité ils ne sont experts que pour le prix ; une peinture est d’un tel, date de telle année, a telles mesures, une œuvre équivalente en tous points a été vendue dernièrement tant, celle-là doit donc être cédée au moins au même prix.

Tout le savoir d’un Rosenberg par exemple n’est que dans sa documentation, ses catalogues des ventes à l’Hôtel Drouot tenus à jour, sa force principale étant l’argent dont il dispose qui lui permet d’acheter à tout prix et de tenir haut la côte soit chez lui, soit dans les ventes publiques.

Tout de suite après la guerre, en 19, Heudebert l’associé de Barbazanges, s’était rendu en Hollande où il avait acheté 14 toiles de Cézanne qui, je le pense, devaient provenir d’Allemagne. Pour passer la frontière française, il eut le culot d’affirmer au douanier qu’il était l’auteur de ces tableaux. Cette opération avait été faite par un consortium de marchands, dont Rosenberg était l’un des principaux preneurs. Hé ! bien tous les Cézanne l’un après l’autre passèrent dans ses mains et furent vendus par lui à des prix astronomiques pour l’époque.

Je n’ai pas connu Cézanne et cependant ayant fait mon service à Aix j’aurai pu le voir et l’entendre. Malheureusement à ce moment il fit un long séjour à Paris et au retour son ami Solari le sculpteur (le Mahoudeau de l’Oeuvre de Zola) me dit  : «je vous présenterais bien, mais pour le moment sans être brouillés nous ne nous voyons pas (c’était en pleine affaire Dreyfus) et il vaut mieux pour vous ne pas y aller seul, il ne vous recevrait pas».

J’ai su par la suite par Camoin qu’au contraire il était heureux de voir de jeunes peintres surtout si ceux-ci étaient soldats.

Cependant, j’ai souvent entendu parler de lui par Joacchim Gasquet et par mon frère qui, lui, fut présenté par Larguier.

Il était heureux de causer longuement à la terrasse du café Clément à Aix. Disant de Monet : «C’est un œil mais le meilleur de nous tous, et aussi «n.d.D. un art qui n’a pas l’émotion pour principe n’est pas un art»

Il paraît que tout en conversant il tenait dans sa main fermée une pièce de cent sous, guettant du coin de l’œil le garçon pour ne pas se laisser devancer lorsque viendrait le moment de payer les consommations.

Cézanne était heureux d’offrir ses toiles. Mon frère par délicatesse n’osa pas accepter et ainsi lui fit peut-être de la peine.

Gasquet m’a confirmé aussi qu’il était bon et que le mot qui lui était attribué sur Gauguin, le fameux «vous savez, celui qui a traîné sa petite sensation sur tous les paquebots» devait être faux et ne répondait pas du tout à son caractère.

D’ailleurs, Gauguin qui au temps où il travaillait à la banque avait acheté des tableaux à Monet et aux impressionnistes possédait une des plus belles natures mortes de Cézanne et ne s'en était défait qu’à la dernière extrémité.

Comment ajouter foi alors à l’étonnante prétention d’Emile Bernard qui affirmait avoir révélé Cézanne à Gauguin, lui qui avait exposé en même temps que les impressionnistes à leurs premières manifestations.

Gauguin est resté un Dieu pour mon ami Paco Durrio et cela pendant toute sa vie qui vient de s’achever tristement et qui demeure pour moi une des figures les plus attachantes de ces 40 dernières années, non seulement par son caractère entier mais encore par son art, par ses sculptures, par les céramiques qu’il laisse et par ses bijoux qui eux aussi seront disputés plus tard par les amateurs. C’est à lui que je dois d’avoir connu et aimé l’œuvre du génial décorateur que fut Paul Gauguin, dont l’influence ne cessera pas de grandir.

Paco ou plutôt Francisco Durrio était arrivé à Paris en 1889 en compagnie de Zuloaga.

Né à Bilbao de parents français, il se nommait en réalité François Durrieu de Madron, son grand-père avait été chef de bataillon sous Napoléon 1°, décoré de la Légion d’Honneur. Cependant son enfance en Espagne en avait fait un véritable espagnol, à tel point qu’il disait : «Je suis même Andolou, je suis More, je suis plus que cela, je suis Africain».

Il en était à ce point persuadé qu’ayant à 20 ans opté pour l’Espagne, c’est à 60 bien sonnés que obligé de faire une déclaration pour demander la résidence en France, il se vit répondre qu’il était français de par la loi. Français aussi par son amour pour la France où il a vécu toute son existence d’homme pendant plus de 50 ans.

Ce qu’il était lorsque je l’ai connu, il l’est resté toute sa vie ; ses opinions n’ayant jamais varié, non plus que ses idées sur l’Art. Il détestait la science et les scientifiques et ce fut la cause de tous ses déboires dans la construction d’un four à céramique. Il avait tout d’abord travaillé ainsi que Gauguin chez Chaplet qui lui enseigna la technique de son art et lui confia des formules pour ses émaux. Plus tard, installé place Constantin Pecqueur, il acheta un four à flammes directes, où il fit cuire les plus belles pièces de sa production. Ce four cependant, ne lui donnait pas satisfaction par suite des irrégularités de cuisson dans les diverses zones du laboratoire. C’est alors que nous allâmes à Sèvres pour savoir si l’on ne pouvait trouver dans le commerce un four à flamme renversée d’une faible capacité de laboratoire.

Un ingénieur ayant dit que c’était un problème insoluble Paco au retour affirmait que ce «scientifard» se trompait certainement et que lui-même trouverait un four répondant à ses besoins et à ses désirs.

Pendant des jours, il chercha des croquis. Enfin il put réaliser quelques temps après un four de son invention qu’il installa Impasse Girardon auprès de sa petite maison nouvellement construite pour lui. Après quelques modifications de détail, il parvint à cuire de très belles pièces, peu avant et peu après la guerre de 14.

Ce magnifique résultat aurait dû lui suffire car c’est à ce moment là qu’il fit une exposition au musée de Sèvres, Monsieur Lechevalier Chevignard lui ayant même offert un atelier dans l’Ecole et dans la manufacture, offre que Paco, hélas déclina.

Mais alors il trouva le volume de son laboratoire insuffisant et décida de construire un nouveau four plus grand sur le même principe qui lui avait si bien réussi pour le petit. Et ce fut le drame, car disposant de faibles ressources, il fit exécuter les pièces peu à peu par divers individus qui tous le roulèrent, lui soutirant l’argent par billets de 1000, et ne lui livrant que rarement et à intervalles très éloignés les assises, la sole et les parois. Et chaque fois qu’il changeait de fournisseur, il ne manquait pas de dire : «oh ! cette fois c’est bientôt que le four sera terminé, j’ai affaire à un très honnête homme».

«Avez-vous signé un dédit ? Avez-vous les reçus de l’argent versé ?»

«Non c’est bien inutile car c’est un très honnête homme» - et naturellement au bout de quelques mois il voyait mais un peu tard qu’il avait engraissé un aigrefin.

Malgré ces dix années perdues (car entre temps il avait quitté l’impasse Girardon pour s’installer à Saint Prix et avait donné son petit four à Jean Van Dongen, le frère du peintre) il a laissé une cinquantaine de pièces qui resteront parmi les plus belles de la céramique moderne. Pièces qu’il donnait la plupart du temps à des amis et même aux amateurs qu’on lui amenait.

Elles seront dans peu très recherchées car il est le seul ayant possédé un véritable œil de peintre et qui se soit servi de façon aussi pertinente des émaux colorés, dans leur plus grande intensité.

Paco avait une bonté infinie, il trouvait des excuses aux fautes de ceux qu’il aimait et il ne fallait rien moins que le tromper plusieurs fois pour lui ouvrir les yeux.

Ainsi Manolo le sculpteur catalan qu’il avait recueilli à son arrivée à Paris lui demanda un jour où Durrio partait pour l’Espagne de lui céder son atelier pendant son absence ;

Il en profita pour s’emparer des bijoux que venait de ciseler Paco et alla les vendre pour quelques francs. A son retour, Paco manifesta son mécontentement à Manolo, mais celui-ci lui ayant dit que c’était pour manger, l’excuse lui parut suffisante, à tel point que l’année suivante à l’occasion d’un nouveau voyage en Espagne, il consentit à laisser Manolo maître de son atelier. Mais cette fois celui-ci le dévalisa complètement, vendant literie, vêtements, armes et sculptures nègres et même toutes les toiles de Gauguin, ses gouaches, ses dessins, ses gravures pour une somme de 500 francs.

On pense quelle fut la colère de Paco lorsqu’il revint à Paris ; ce qui l’indignait le plus c’est la vente des Gauguin. Ayant appris qu’ils se trouvaient chez Vollard, il alla les lui réclamer, mais ce marchand lui dit qu’ayant payé les toiles à domicile, il se trouvait d’accord avec la loi et refusa de les rendre.

C’est alors que Charles Morice, rédacteur judiciaire au Matin et son beau-frère Raoul de Saint Maur, conseillèrent à Vollard de ne pas insister, qu’ils savaient fort bien que plus d’une centaine d’œuvres de Gauguin représentaient une somme bien supérieure à 500 francs et qu’un procès lui réserverait un jugement aux attendus sévères, si bien qu’il consentit enfin à faire la remise des œuvres à Paco et qu’il fut en fin de compte la seule victime de Manolo.

Place Constantin Pecqueur, Durrio occupait outre son atelier, une petite chambre où il accueillait ses amis privés de logement, il hébergeait ainsi jusqu’à 5 ou 6 camarades. L’un d’eux, le père Tournier, dormait debout accoté à la cloison comme les éléphants ; bien curieux ce réfractaire qui fut un temps le précepteur de nobles polonais, et qui, âgé était tombé dans la plus effroyable misère. Il n’était vêtu que d’un pantalon effrangé et d’une jaquette sans le moindre linge de corps, ce qui permettait de voir le triangle de la chair de son ventre. Il avait en guise de canne une queue de billard dont le bout était cassé, cadeau du gérant de la taverne de l’Olympia où il allait prêcher et faire pleurer les pécheresses de l’établissement qui par compassion lui offraient un bock et des bretzels. Ce brave homme a dû terminer sa misérable existence dans un asile d’aliénés.

C’est lui qui avait introduit chez Paco plusieurs polonais, l’un d’eux vaguement littérateur, vendait les livres qui lui tombaient sous la main, j’en ai racheté un, le Noa-Noa dédicacé dans la boutique d’un bric à brac. En le rendant à son propriétaire, je lui dis de se méfier de ses hôtes, il n’en fit rien et peu de temps après un billet de 100 F fut dérobé dans son portefeuille. Nos soupçons se portèrent sur le Polonais, mais celui-ci ayant déclaré que ce n’était pas lui, Durrio me dit ingénument : «Mais puisqu'il affirme n'être pas l'auteur du vol, je suis bien obligé de le croire». Cependant on ne revit plus ce malhonnête hospitalisé.

Peu de temps après, lorsqu’il fut uni à sa compagne, Lucette, celle-ci mit bon ordre à la générosité irréfléchie de Paco, mais la table chez eux était ouverte aux amis ; beaucoup en abusaient, arrivant toujours à l’heure du déjeuner.

Rentré à Paris, j’ai songé tout de suite à organiser une rétrospective de son œuvre au Salon d’Automne ; hélas la mauvaise fortune semble vouloir le poursuivre jusque dans la tombe. Sa maison de Saint Prix est sous scellés, ses héritiers se trouvant en Espagne et ceux de sa femme à Paris, il faut attendre la fin de la guerre ! J’aurai bien aimé assister à son triomphe auquel je ne cesse de croire, et qui serait évident si l ‘on pouvait exposer ses maquettes de monuments, depuis le Regard vers l’infini jusqu’au Monument à la Victoire, et au Monument de Gauguin en passant par celui du musicien Ariaga qui a été exécuté à Bilbao.

Sera-t-il possible de montrer le Saint-Côme en argent qu’il sculpta pour un de ses amis d’Espagne ? Mais on y verra ses bijoux, bon nombre de ses poteries, grés, porcelaines, que j’ai vu naître sous ses doigts, travaillés avec quel amour, quelle longue patience, passant des mois à retoucher un de ses bijoux, une forme de vase, une figure d’un monument, la conscience même, jamais satisfaite ; quel caractère admirable entier, ne faisant aucune concession, ni aux moyens de parvenir, ni aux facilités dans l’art que paraît autoriser l’époque cruelle dans laquelle il a vécu. Un des plus beaux caractères d’artiste qu’il m’a été donné de voir.

Parmi tant de fantoches qui occupent la scène, il est consolant de savoir que de véritables beaux caractères persistent à vivre concurremment avec les malins, les fourbes et les méchants.

Ce sera ma joie la plus profonde au soir de ma vie d’avoir su choisir la voie où j’ai rencontré des amis sûrs, de grands et probes artistes et depuis longtemps c’est un sujet d’étonnement pour moi d’avoir pu en compter un si grand nombre alors qu’un seul est un présent divin assez rare pour exciter toues les jalousies : Durrio, Charles Morice, Alfred Lombard, Georges Dufrénoy, Joachim Gasquet, Albert Erlande, Gabriel Mourey, Auguste Guénot, sans oublier mon frère Maxime et Paul Bourdin et Xavier de Magallon et aussi Pierre Paul Plan.

Je veux confier à ces pages l’amitié qui nous unit et les hautes qualités que j’ai connues grâce à vous chez mes contemporains et qui font équilibre aux petitesses ou aux vilenies des autres, que je me propose d’évoquer plus tard.

C’est par Durrio que j’ai connu Charles Morice dont j’ai déjà parlé à propos des banquets littéraires. Ce Don Quichotte aussi bien au moral qu’au physique, s’est toujours battu pour les autres, débutant dans les lettres par «La Littérature de tout à l’heure» où il défendait les symbolistes, Baudelaire, Mallarmé, Rimbaud, Verlaine, et les jeunes d’alors contre les attardés du romantisme et les réalistes.

Il lutta pour Gauguin, Cézanne et les impressionnistes dès les premiers jours et ceci sans aucun profit pour lui-même. Appelé au Figaro après la parution de «La Littérature de tout à l’heure», il se vit offrir la critique en 1° Paris quatre fois par mois à des prix qui pouvaient passer pour astronomiques en ces temps là ; Malheureusement il demanda un mois d’avance et négligea d’apporter sa copie. Quels services il eut pu rendre à l’Art du haut de cette tribune !

Il a été très attaqué par les cubistes qu’il s’est refusé à défendre, et battu en brèche par les Salmon, Apollinaire, etc. De façon assez perfide. Il est mort à Nice pendant l’autre guerre et son nom n’est même prononcé lorsque quelques critiques parlent de cette époque. C’est à lui que je dois les quelques ennemis qui furent les miens ce dont je m’honore.

Il est une légende assez accréditée que je veux combattre étant seul à connaître la vérité. C’est au sujet de Noa-Noa.

On a dit et Gauguin lui-même a laissé dire que Charles Morice avait dénaturé le texte original de Gauguin, Morice n’a pas même voulu s’inscrire en faux, et cependant il m’a affirmé que le texte remis à «La Plume» sortait de la sienne et que le titre de chaque chapitre «Le Conteur parle» répondait absolument à la vérité, Morice écrivant presque sous la dictée du peintre. Au reste il n’y a qu’à confronter le texte au Noa-Noa publié d’après Gauguin avec celui de «La Plume» et les différents écrits Racontars d’un rapin etc. Qui eux sont entièrement de sa main pour découvrir la vérité. Cela n’enlève rien à la gloire du grand peintre mais lave la mémoire de l’écrivain ; le seul mérite de ces souvenirs sera sans doute de rétablir beaucoup de vérités et c’est dans ce but que j’ai entrepris de les écrire. Les témoins de ces temps qui paraissent déjà lointain se faisant de plus en plus rares.

Alfred Lombard est un grand peintre, un ami magnifique, un beau caractère, une grande intelligence. Une superbe fierté l’empêche de se mettre aux pieds des critiques et des peintres à succès, mais son œuvre pour être moins célébrée que celle de quantité de nos confrères, jeunes ou vieux, n’en reste pas moins une des meilleures réussites et une des plus pertinentes recherches de ces dernières années, surtout du point de vue de la décoration murale pour laquelle il a voulu s’abreuver aux sources mêmes. Ses œuvres anciennes sont aussi trop peu connues et il serait désirable qu’il fit une exposition rétrospective de son œuvre ; je suis certain qu’elle étonnerait beaucoup de nos contemporains qui l’ignorent, entr’autres les jeunes peintres qui par ailleurs, me semblent être fort ignorants.

Ce qui caractérise le mieux Alfred Lombard c’est l’élégance et l’aisance en toutes choses, aussi bien dans ses relations avec les amis ou les indifférents, que dans l’Art. A mon avis une réussite comme rarement en offre la nature conjuguée avec la vie. Ainsi qu’on le voit pour un Puvis de Chavannes, où la beauté physique et morale, l’intelligence, le talent, la magnificence appuyaient la fortune pour lui permettre de conduire à bien une grande œuvre.

Notre vie a été intimement liée depuis 1911 où nous nous retrouvâmes à Marseille. C ‘est là que naquit et vécut pendant deux années le «Salon de Mai» qui, par la qualité des exposants, devait avoir un grand retentissement jusqu’à Paris même. Dans son atelier du quai Rive-Neuve, nous exposions pour les Marseillais (qui n’en eurent cure) des toiles de Cézanne, Renoir, Bonnard, Vuillard, Valloton, Roussel, Maurice Denis, Dufrénoy, Flandrin, Friesz, etc., des sculptures et dessins de Rodin.

Lombard y exposa en 1912  «Fortunia» et en 1913 «Bethsabée».

Un très luxueux catalogue avec de grandes reproductions avait été édité et un numéro du Feu alors dirigé par Emile Sicard lui était consacré. Joachim Gasquet avait consacré un article à chacun des exposants.

Des conférences (Elie Faure, Eugène Montfort) des récitations poétiques, des concerts avaient attiré le petit nombre de marseillais qu’il était possible de réunir, dans l’espoir de les amener à connaître, à aimer, à soutenir l’art que nous leur dévoilions dans des expositions comme on en vit point d’aussi pures de toute camaraderie, de toutes compromissions à Paris même.

L’expérience commencée en 1912 fut reprise en 1913 sans plus de succès pratique. Mais dans l’intervalle Dufrénoy, Lombard et moi, nous avions orné de fresques le porche de la chapelle de Saint Pancrace au château de Pradines, à Grambois de Vaucluse.

Dufrénoy avait pris pour sujet une Pietà, dans un style dramatique incomparable aussi intense que celui d’un Tintoret. Alfred Lombard peignait un «Sermon sur la Montagne» lumineux, et d’un parfait équilibre de composition, auprès de lui je traduisit «l’Adoration des bergers et des rois».

Il y a tout près d’un an, je venais à peine d’écrire le nom de Georges Dufrénoy lorsque j’appris sa mort et depuis pour mille raisons diverses je n’ai pu reprendre la rédaction de ces souvenirs.

Aujourd’hui où l’automne précurseur du rude hiver me contraint à me calfeutrer dans ma chambre, après le triomphe (auprès des peintres seulement et de quelques amants de la peinture), obtenu par la rétrospective de quelques-unes unes de ses œuvres au Salon d’Automne, je peux évoquer plus de quarante années d’amitié et de souvenirs communs.

En 1903, lorsque je fis la connaissance du peintre dont j’avais aimé et loué les peintures aux Indépendants, c’était un jeune bourgeois, grand bourgeois, sans rien de tapageur ni d’aspect «artiste», d’une simple et très sobre élégance dans sa mise et dans son allure ; rien qui le distinguât d’un fils de rentier parisien ; il habitait alors chez ses parents, Place des Vosges, au coin de la rue de Birague ; sa famille et tout particulièrement son oncle qui occupait la maison d’en face et dont il devait hériter plus tard, s’opposait à la vocation qui le conduisait irrésistiblement à peindre.

A cette époque, ayant déjà dépassé la trentaine il commençait à vendre de 100 à 150 francs les grandes natures mortes de fruits, de légumes et ses premiers paysages de Venise ce qui lui permettait de payer son atelier du quai Bourbon, son marchand de couleurs et ce voyage à Venise qui justifiait le goût qu’il avait de l’Italie et particulièrement des peintres vénitiens qu’il adorait, ayant par ailleurs des affinités d’esprit avec un grand bougre comme Le Tintoret dont plus tard il fit la belle copie du Mariage Mystique de Sainte Catherine que l’on a pu admirer à sa rétrospective du Salon d’Automne.

Nous trouvant assez isolés parmi les autres fauves, qui étaient pour la plupart des élèves de l’atelier de Gustave Moreau, qui se soutenaient âprement et n’entrebâillaient que très faiblement les portes des salles où ils s’assemblaient, soit aux Indépendants, soit au tout jeune Salon d’Automne ; ayant aussi tous deux l’amour de la peinture et une prédilection pour les Italiens, nous avons tout de suite été amenés à nous lier d’amitié assez fortement pour qu’elle ait pu durer toute sa vie et lui survivre.

Et c’est en 1905 que nous partîmes tous deux pour l’Italie, Sienne, Rome, Pérouse que nous visitâmes tour à tour et où nous avons travaillé l’un près de l’autre ; Aujourd’hui après 39 années, je nous revois émerveillés par les découvertes que nous faisions dans chacune de ces villes, tous les jours, à chaque pas dans ce vaste musée.

Pris tour à tour par les primitifs siennois, en particulier Duccio di Boninsagua, les Lorenzetti, le délicieux Sassetta, Simone di Martini et tous les autres ; puis la grande école romaine, les loges de Raphaël, la Sixtine et aussi les appartements Borgia que nous parvînmes à visiter grâce à Mgr Duchesne que nous connûmes chez Pierre Paul Plan.

Ah ! cet exquis Pinturicchio que nous découvrions avec enchantement dans cette secrétarie d’Etat, où m’étant assis après avoir retourné un fauteuil tourné vers la muraille, le gardien s’était précipité sur moi en criant, levant les bras au ciel, «la sedia del papa» «la sedia del papa» cependant que Dufrénoy éclatait de son bon rire, sa forte croyance ne l’obligeant pas cependant à voir là un sacrilège.

Quelle arrivée à Rome ! Le soir laissant nos bagages à la consigne, dînant rapidement près de la gare et nous faisant conduire tout de suite au Forum. Promenade, longue causeries devant les Ruines, escaladant le Capitole, tout cela nous tenant jusqu’à près de minuit, nous pensons alors à nous assurer d’une chambre. Mais, nous présentant sans bagages, tous les hôteliers nous répondent qu’ils n’ont pus de chambres libres. Nous avisons alors un cocher qui nous promène d’hôtel et hôtel sans plus de succès, nous faisant à plusieurs reprise traverser le Tibre. Enfin vers deux heures du matin, je dis à Dufrénoy : «mais il me semble que nous avons repasser plusieurs fois devant cette église» (c’était la Trinité des Monts). Alors, furieux, nous plaquons le cocher en lui collant deux lires dans la main et en enguirlandant ferme, en français naturellement, et nous voilà errant par des rues inconnues ; enfin une grande lanterne blanche, un hôtel plus que modeste, il n’y avait q’une chambre à un seul lit, et qu’il fallut payer d’avance, il faut croire que notre mine n’inspirait guère confiance. Le lendemain, nous allons chez Pierre Paul Plan, via del Babuino, tout près de la Trinité des Monts ; nous étions sauvés, il nous conduisit au bord du Tibre, presque en face du château Saint-Ange, à l’albergo del Orso ; du plus beau style gothique du XIV° siècle avec un escalier à double évolution superbe. Ayant récupéré nos bagages, Dufrénoy voulut garer dans sa chambre une grande caisse pleine de cartons destinés à être couverts de peinture ; mais l’hôtelier romain à face d’empereur de la décadence, avec une voie grave s’y opposa, le parquet de la chambre n’était pas assez solide à son gré, il disait avec ce bel accent romain :

«Quest albergo, Signori, e il piu antica di Roma, Dante Allighieri quando fû mandato ambassiatore della Republica Fiorentina descendi in quest albergo. Il vostro Rabelais, il vostro Montagne descendava in quest albergo».

La caisse resta donc dans la grande salle voûtée en berceau, d’un très bel arc tiers point.

«L’albergo del Orso» qui reçut de si grands personnages avant que lui redonnions par notre présence un lustre depuis longtemps effacé par des hôtels plus confortables était devenu une maison d’accueil facile pour les prostitués de bas étages qui hantaient ces bords du Tibre la nuit venue. Mais cela ne nous gênait guère.

Plus tard mon ami Raoul de Mathan, peintre qui malheureusement n’a depuis l’autre guerre œuvré qu’insuffisamment, s’occupant de ses propriétés de Saint Lô, me demanda des adresses d’hôtels en Italie où il devait voyager. Naturellement, parmi elles je lui donnais celle de l’auberge del Orso.

A son retour, tout en riant, il me raconta qu’il avait son voyage en compagnie de son père, le marquis de Mathan, ancien préfet du Seize mai, homme à favoris, d’une distinction très «seize mai » pour tout dire un peu gourmet quoique excellent homme et fort accueillant pour les amis de son fils. Arrivés en gare de Rome il dit au cocher «Albergo del Orso» : le colignon romain lui fit répéter le nom à plusieurs reprises en présentant un ahurissement que de Mathan ne s’expliquait guère. Arrivés après en avoir admiré l’architecture, ils prennent possession de leurs chambres. De Mathan voulant faire un brin de toilette avise la table aux ablutions, un peigne peu engageant où des cheveux de femme se trouvaient emmêlés. Il jure donc, «ce sacré Girieud ! » puis allant trouver son père dans la chambre voisine celui-ci lui dit : «il est très bien ce vieil hôtel, mais regarde ce qui était sur la toilette» et il montre un autre peigne digne frère de celui que son fils venait de rencontrer. Ils n’ont pas insisté et ont immédiatement cherché un logis moins littéraire peut-être, moins antique certainement et ont délaissé les bords du Tibre pour le Corso.

Quelle joie pour moi d’admirer tous les chefs d’œuvre de l’Antique et de la Renaissance auprès d’un ami si compréhensif partageant les mêmes émotions, les mêmes enthousiasmes dans ces vieilles cités où l’on ne peut faire un pas sans devoir s’arrêter devant une nouvelle source de joie, enrichissant la mémoire d’immortels souvenirs.

A Sienne, à Rome, puis à Pérouse, à Florence nous n’étions jamais las, parcourant les musées et ces musées en plein air que sont les rues avec leurs architectures, leurs monuments. Hélas combien de ces belles choses, les plus beaux témoignages que l’homme ait pu laisser de son passage sur la terre, doivent avoir disparu, fauchées, dans la tourmente que nous vivons encore, par les engins de mort inventés à l’usage de nos semblables !

Mon âge ne me permet pas d’espérer un nouveau voyage en Italie, je ne le regrette pas, j’aurai trop de peine à constater la disparition d’un monument, d’un palais, d’une statue, d’une fresque. Je peux croire à un mensonge lorsqu’on annonçait la destruction du Campo Santo de Pise et des Benozzo Gozzoli, des Giovanni di Pucci et des Andrea da Firenza. Comment en douter si mes yeux ne les trouvaient plus au-delà du Baptistère, dans cette prairie où se dressait aussi le Campanile penché et la Cathédrale ?

Hélas je le crains bien, il y aura toujours des guerres, toujours, toujours, et un vieil iconoclaste qu’est l’homme détruira toujours, toujours ce que les héros ont élevé sur la terre. Il doit y avoir là une condamnation lointaine qui date de la sortie du Paradis terrestre.

Moïse ne défendait-il pas de tailler des images ainsi que le faisaient les Assyriens, les Egyptiens, en haine de ces peuples. ?

Je ne me suis pas éloigné de toi Georges Dufrénoy par cette digression. Je me souviens encore de notre réaction lorsqu’un «Cicéron» nous montrait une œuvre abîmée en disant «c’est une déprédation due aux armées françaises». Nous ne pouvions y croire. Hélas il y a des chances pour que la chose soit vraie. Plus tard qui sera chargé des péchés ? Peut-être pas les véritables coupables ! mais ce seront toujours des hommes qui auront tué ce que d’autres hommes eussent voulu immortel.

D’autres beaux jours vécus avec toi et nos amis, ceux du Salon de Mai, de Fontlaure et de Pradines, auprès de ce prodigieux animateur qu’était Joachim Gasquet, trop tôt disparu en 1921 à 48 ans. Il nous parlait de Cézanne dans l’intimité duquel il avait vécu, qui même avait fait son portrait, il nous contait ce que plus tard il a écrit dans son livre Cézanne édité chez Bernheim peu avant sa mort. Inoubliables ces soirées de Marseille où nous courrions les mauvais lieux et où la ville paraissait nous appartenir. Cette soirée chez les Zouaves décrite par Eugène Montfort dans La Belle Enfant, chassant des bars de nuit tous ceux qui nous paraissaient indésirables, ne conservant que les femmes.

Un animateur ! je crois bien ! celui qui au début de la guerre, Sergent territorial dans un fort de Nice, a pu faire partir au front comme volontaire la totalité des 32 territoriaux qu’il commandait, et qui, comme tant d’autres territoriaux du Midi, et même du Nord, pouvaient espérer terminer la guerre dès Noël, tranquillement dans les casemates du fort du Mont Agel. Et au front, tout de suite promu sous-lieutenant après la 1° affaire, commandant le corps franc où il avait groupé toutes les gouapes et tous les ruffians marseillais du régiment, pour les coups de main, les patrouilles dangereuses.

Il me contait combien il avait été navré, après avoir tué le chef d’une patrouille ennemie, de trouver de trouver dans sa poche le carnet de croquis d’un peintre, lui qui adorait la peinture et les peintres.

Nous nous retrouvions à Ste Marthe, Villa Magdala, chez Xavier de Magallon dont Dufrénoy fit un admirable portrait. Puis ce fut Fontlaure à Eguille.

Ensuite à Pradines, chez les Douglas Fitch, ce furent les beaux jours des fresques de Saint Pancrace, à l’automne et au début de l’hiver. Il y avait là le musicien organiste Joseph Bonnet, qui le soir nous jouait des études de Chopin, du Rameau, du Couperin, etc.

Après le dur travail de la journée sur l’échafaudage nous battant avec le mur, nous nous amusions comme des enfants faisant des farces d’écoliers, et riant. Gasquet nous lisait des vers, il venait à midi partager notre déjeuner à l’ermitage de St Pancrace, le menu composé une fois pour toue de côtelette, de frites à l’huile d’olive, de salade et de fromage de Banon.

Il est malheureux que la vie lui ait été trop mesurée, c’était le seul critique d’Art, aimant avec cette ferveur la peinture, le seul qui pouvait s ‘opposer aux critiques de cette soi-disant Ecole de Paris inventée par les Salmon, Apollinaire et autres Waldemar Georges.

Le beau livre qu’il écrivit à la gloire de l’Art français du XIX° siècle, et qui en trois gros volumes devait porter le nom de Courbet, n’a pu être achevé. Cependant, les deux premières parties, de David à Courbet sont complètes et des passages importants et des notes pour la troisième partie pourraient y faire suite. Jusqu’à ce jour il n’a pas été possible de faire paraître cet ouvrage pour diverses raisons qu’il serait fastidieux d’étaler ici. J’espère tout de même que ses pages maîtresses sur David, Géricault, Delacroix, Ingres pourront quelque jour être connues du grand public. Comme beaucoup d’autres, je compte sur l’avenir pour mettre les choses au point. C’est peut-être une suprême illusion. Je tiens à l’emporter dans la tombe avec bien d’autres que la vie et l’expérience n’ont pas amoindries, fort heureusement pour moi qui voudrait rester aussi ingénu qu’il est possible de l’être, après avoir traversé la vie, frôlé les laideurs et les compromissions qui

sont peut-être le juste et nécessaire repoussoir de la grandeur et de la beauté.

Le grand ami de Gasquet, le généreux Xavier de Magallon, nous avait aussi reçus, Dufrénoy et moi à Sainte Marthe, dans cette villa «Magdala» pleine de livres et de bruissement des idées et de la poésie qui en faisait comme un pendant du «Fontlaure» de Gasquet à Eguilles où vivait encore le souvenir du Marquis d’Eguilles, de son frère le Marquis d’Argens et de Voltaire.

Magallon était aussi un beau poète ; des pièces comme «l’Ombre» ou sa traduction des Géorgiques, resteront certainement et porteront témoignage en sa faveur.

Puisque je suis avec mes amis, je veux aussi parler de Joseph Bichon, qui fut mon capitaine pendant la guerre, homme juste d’une espèce rare, que Dufrénoy appelait «Saint Bichon». Il conviendrait peut-être de le ranger dans le clan des «amateurs» bien clairsemé celui-ci, la plupart des acheteurs de peinture n’étant que des spéculateurs ou des collectionneurs. Ce grand breton taillé à coups de serpe, mais à la face bien éveillée par un œil plein de bonté et d’indulgence pour autrui, commandait l’ambulance où je servais à Compiègne en 17 et nous allâmes de compagnie dans l’Oise, dans la Somme, dans les Vosges pour finir la guerre dans l’Aisne. Dès ce moment, il favorisa autant qu’il le pouvait, mon goût pour la peinture en me procurant des heures de liberté et aussi en m’installant dans les rares maisons restées debout où il me réservait une chambre pour me servir d’atelier. Après la guerre, il ne cessa pas de me voir et de m’acheter de la peinture ; n’ayant que sa maigre solde d’officier, il arrivait chaque mois avec une enveloppe qui contenait 100 à 200 francs en me disant «lorsqu’il y aura assez je choisirai une toile». on pense bien que je ne le faisais pas attendre longtemps. Il agissait ainsi avec Stival, avec Dufrénoy aussi. Je doute fort qu'il y ait encore des exemplaires de cette race, n’achetant que ce qu’ils aimaient, le gardant jalousement durant toute leur vie.

Jacques Saintsère, un jour où je lui apportais une œuvre qu’il venait d’acquérir, me montrant un admirable Renoir me disait : «oui les Bernheim il y a quelques jours m’en offraient 60 000 F ; j’avais acheté cette toile 500 francs à Renoir et cette somme je l’ai bien compris, devait boucher un rude trou dans son budget. Mais j’ai vécu trente ans avec elle et il en faudrait des «60 000 F» pour payer la joie qu’elle m’a procurée durant ma vie et quelle me donnera jusqu’au dernier jour». Il ne ressemblait guère à ces amateurs de la «Peau de l’Ours» qui en 1914 liquidèrent les toiles qu’ils nous avaient achetées chez différents marchands depuis 1901. Je donne cette date car une de mes natures mortes avaient été peinte à cette époque là.

Depuis ils ont continué individuellement «cette bedide gommerce» inaugurée avec tant de bonheur.

Loin de moi l’idée de combattre ces agioteurs ; grâce à eux, les peintres peuvent vivre un peu mieux qu’à la fin du siècle dernier ; ils ne tombent pas toujours très bien et leur choix, dicté souvent par le snobisme du jour, ne sera peut-être pas toujours ratifié par l’avenir. Mais qu’importe après tout si l’on ne voit plus mourir de faim ou de privations de nouveaux Van Gogh, des Gauguin, des Sisley, des Lépine.

Ces deux derniers laissant des veuves réduites à la charité des marchands ou à faire des ménages lorsque leurs forces le permettaient.

Les marchands méritent que l’on s’arrête quelques minutes en parlant de ceux qu’il m’a été donné de connaître.

On n'a jamais pu dire que du bien de Durand-Ruel ; il a frôlé à plusieurs reprise la faillite pour soutenir les peintres impressionnistes, et si, enfin, il a pu faire une très grosse fortune cela était bien dû au courage qu’il a su montrer.

Dans sa galerie qui allait de la rue Laffitte à la rue Le Peltier, que de belles expositions ! Les Meules puis les Cathédrales, enfin les Londres et les Nénufars de Monet. Les nus de Renoir et ses paysages de Provence. Les Sisley, les Pissarro. Il a possédé aussi les plus beaux Greco qui se vendaient à des prix invraisemblables de bon marché et que la sacro-sainte administration des Beaux-Arts a laissé filer en Allemagne, en Amérique, tout comme les plus beaux Manet (les Musiciens ambulants, Le Buveur d’absinthe, la Lessive, etc.) et les Manet anciens (Déjeuner sur l’herbe, Intérieur). Et cela pour encombrer le Luxembourg d’infâmes navets dont on ne savait plus que faire 20 ans plus tard. Tel ce Caïn avec ses enfants vêtus de peaux de bêtes qu’on ne savait où caser ; proposé au musée de Saint Germain, il fut répondu par le conservateur que cela n’était pas de la vraie préhistoire. Enfin, il a trouvé sa place dans un escalier du Muséum.

Mais si l’on doit remercier Durand-Ruel d’avoir été aussi accueillant pour les impressionnistes, son exemple a été funeste ; tous les marchands rêvent de faire une fortune rapide en «trustant» les jeunes peintres.

Vollard eut bien voulu «s’occuper» des impressionnistes, mais à leur défaut il dirigea tout d’abord ses regards sur l’école de Pont Aven, et il emmagasina les Filiger, les Roy, les Emile Bernard et par surcroît Gauguin et plus tard les Cézanne. Mais pour donner une idée de ce fameux flair d’artilleur dont il a été tant parlé à son sujet, il faut se souvenir qu’à l’époque où il s’assurait toute la production de Gauguin pour 2000 francs par an, il n’hésitait pas à tripler ce chiffre en faveur d’Emile Bernard.

Il vendait d’ailleurs à des prix invraisemblables les Cézanne, les Gauguin entre 300 francs et 900, ce dernier prix m’a été donné par Fayet qui avait acquis pour ce maigre denier L’Olympia de Tahiti, qui plus tard, a été vendu à Morosoff (ou bien Tchoukine).

Fayet était un amateur qui avait collectionné autrefois les Roybet, Gérome, etc., etc. Maillol qui se trouvait être son voisin à Banyuls lui fit vendre ces horreurs et lui conseilla d’acheter Gauguin, Van Gogh, Cézanne, Renoir, Degas. Il possédait ainsi la plus belle collection de Gauguin, en particulier son hôtel de la rue du Bac en était couvert de la cave au grenier, sans oublier l’escaler. Presque toute la rétrospective de Gauguin en 1906 au Salon d’Automne sortait de chez lui, y compris les bas-reliefs Soyez amoureuses et La Guerre et la Paix, et des céramiques.

Il m’avait affirmé que cette magnifique collection serait léguée au Louvre. Hélas, il n’a pas su ou pas pu résister à l’appât du gain.

Comme je ne voyais plus à une de mes visites, L’Olympia de Tahiti qui auparavant surmontait la cheminée du Grand Salon, il s’excusa en disant que Tchoukine en demandait le prix. Fayet lui aurait répondu qu’il ne voulait rien vendre ; puis pressé dans ses derniers retranchements, lui aurait dit : «j’en demanderai un tel prix qu’il vaut mieux en rester là» ; sur de nouvelles instances, il donna celui de 50 000 francs ; immédiatement le Russe sortit son carnet de chèque et lui signa un bon pour cette somme.

Ah ! M. Fayet, M. Fayet, beaucoup plus tard en des circonstances analogues, mon ami Paco Durrio, qui aimait Gauguin bien autrement que vous et qui n’avait pas la vie facile, je vous le jure, ayant eu la faiblesse d’accepter un chèque de la même somme pour le Portrait de la mère de Gauguin qu’il possédait, courut après l’amateur et lui rendit son chèque.

Plus tard, expulsé de l’Impasse Girardon, il dut se défaire de tous ses tableaux, dessins, gravures de Gauguin ; il avait été circonvenu par des marchands, suisses je crois, qui lui prêtèrent sur gages de petites sommes, par 2000, par 4000 francs et qui, un beau jour exigèrent le paiement de tout ou l’abandon de la collection ; naturellement il dut céder. Comme je lui disais : je pense que vous n’avez pas touché plus de 100 000 francs, il me répondit : «un peu plus». Est-ce 150 000 ! Si cela est, le seul portrait de la mère de Gauguin a été vendu à ce prix là. On voit quels bénéfices ont pu réaliser ces «amis des artistes».

J’avais connu Fayet d’une façon assez curieuse. Un marchand de vin de Béziers, Cabrol, qui au temps de sa folle jeunesse avait fréquenté les poètes parisiens, entr’aures Verlaine qui lui dédia un poème et lui consacra un sonnet, me proposa l’échange d’un tableau contre une barrique de vin. Il m’adressa son ami Fayet pour choisir une toile.

Après avoir retenu une nature morte pour son ami, il m’avoua qu’il possédait déjà une étude de fleurs, acquise chez Sagot et me demanda le prix d’une autre peinture. Je lui répondis 150 francs et il répliqua : «il y a intérêt à acheter directement aux artistes».

In petto j’étais d’autant plus de son avis que Sagot, me faisant valoir que j’allais figurer dans une des plus belles collections de Paris, m’avait engagé à faire un rabais de 50 francs sur les 150 demandés.

J’y consentis, mais je ne touchais que 90 F, les marchands retenant alors 10% sur les ventes traitées chez eux. Donc il avait vendu au moins 200 F sinon plus, le tableau de Fayet. Ces petites roueries ne l’ont cependant pas conduit à la fortune ; il avait su néanmoins grouper des peintres qui par la suite ont eu un certain succès, Dufrénoy, Barbier, Utrillo, et Picasso qui fit son portrait. A cette époque, les marchands qui voulaient bien s’occuper de nous étaient rares. Il faut mettre à part la brave petite Weill qui n’a pas fait fortune non plus, bien que tous les peintres dignes de ce nom aient exposé dans ses boutiques successives, d’abord rue Victor Massé puis rue Drouot, rue Laffitte dans l’ancienne boutique de Sagot, enfin rue de l’Université.

Aujourd’hui, après les interdictions imposées aux juifs ces dernières années, je ne sais où elle se trouve, mais je doute que ceux de mes camarades qui eux ont su profiter des avantages que leur talent et leur entregent ont su leur procurer ont pensé à la détresse où elle peut se trouver en ce moment.

Cependant cette brave fille a plus d’une fois frappé à côté du but, s’intéressant à toutes les loufoqueries et Dieu sait si elles ont chômé depuis 25 ans, pourvu qu’elles présentassent un semblant de recherche picturale. En fait, elle défendait, bec et ongles dehors, tout ce qu’elle exposait sur ses murs, peut-être un peu plus épatée qu’il n’eût convenu pour ce qui lui paraissait être le plus hermétique.

En 1946, pour lui venir en aide (elle était malade et hospitalisée), un amateur, le dentiste Dr Tzanck organisa une vente de tableaux offerts par les artistes qui rapporta plus d’un million. Matisse préféra envoyer 10 000 francs.

D’autres noms de marchands se pressent sous ma plume. Camentron, rue Laffitte, Barthélemy, le père Thomas avenue Trudaine, le Barcq de Boutteville, vrai connaisseur aimant la peinture et ayant quelques lueurs sur la façon dont elle peut se faire, chose rare chez les peintres, beaucoup plus rare encore chez les marchands et les amateurs. C’est lui qui exposait avant tous les autres Bonnard, Vuillard, Lautrec, etc.

Mais dès 1901 et 1902, les Indépendants s’installaient dans une des serres du Cour-la-Reine, grâce à la manuficence des héritiers de Le Marcis, un peintre tout à fait oublié aujourd’hui, dont on exposait dans deux ou trois salles, toute une œuvre décorative sur les thèmes de la Divine Comédie et qui, d’ailleurs, ne manquait pas de grandeur ni d’intérêt pictural. Je ne sais ce que sont devenues ces grandes toiles, mais il est bien possible qu’elles revoient le jour plus tard lorsqu’un critique les redécouvrira.

Pendant le placement des Indépendants, les peintres et entr’autres Signac, allaient manger chez Druet qui tenait le «tabac» de la Place de l’Alma et qui un an plus tôt avait dû à cet emplacement de nourrir Rodin qui avait organisé sa grande exposition ; celui-ci voyant les photographies de Druet, l’engagea à chercher une meilleure reproduction de ses œuvres, ce à quoi il parvint parfaitement. Si bien que Signac n’eut aucun mal à faire de lui un marchand de tableaux qui s’installa au coin de l’avenue Matignon et de la rue du Faubourg Saint-Honoré, exposant les œuvres des néo-impressionnismes, pointillistes et intimistes, Signac, Luce, Van Rysselberghe, Maurice Denis, Bonnard, Vuillard, etc. Plus tard, vinrent Matisse, Manguin, Camoin, Dufrénoy, et moi-même, plus tard encore Friesz, de Mathan.

A l’exemple de Durand-Ruel, il achetait toute la production et se montrait féroce au marchandage, n’ayant pu se défaire d’un maquignonnage congénital sans doute, et que sa personne physique laissait pressentir. Petit rond, le visage enluminé. Au début, je crois qu’il devait avoir des échéances difficiles, car il lui arrivait souvent de renvoyer au mois suivant le paiement des mensualités prévues.

Et chaque année il fallait subir un nouveau marchandage. A la fin même ayant gagné, il emportait encore une petite étude «pour payer son sapin». Un jour Matisse exaspéré, ouvrait sa fenêtre du quai Saint Michel alors que s’engouffraient dans la voiture les toiles que Druet avait acquises, et lui jetait de nouvelles études en criant : «En voulez-vous encore ! tenez ! tenez ! ».

En 1908, j’ai rompu le traité verbal que j’avais avec lui, furieux surtout parce qu’il voulait que je fisse des natures mortes de fleurs que les amateurs lui réclamaient paraît-il. Je lui affirmai alors que je n’en ferai plus ne voulant pas être un spécialiste et nourrissant l ‘ambition plus haute de décorer des murs à fresque.

A dater de ce moment là, il se désintéressa de moi et ne me fit plus risette jusqu’au jour où revenant de Munich, il avait appris que mon exposition chez Thannhauser avait remporté un assez beau succès.

A propos de ce dernier héros, je ne résiste pas au plaisir de parler un peu de mon voyage dans la capitale de la Bavière en 1911 ; je faisais partie d’une association de peintures qui avait pour titre «die Neue Künstler Vereinigung» et j’avais exposé plusieurs fois avec eux lorsque je fut invité à faire chez Thannhauser une exposition complète de mes œuvres. J’arrivai donc un jour de mai à une heure de l’après-midi sue le quai de la gare où m’attendaient une douzaine de personnes à qui on me présente : Herr Errbslöh, Frau Erbslöh, Herr Franz Marc, Frau Franz Marc, etc....

Assez énervé par ces salamalecs, je leur demande : «Hé ! bien et la fanfare ? Vous avez oublié la fanfare». Tout d’abord ils ne comprennent pas, puis enfin éclatent de rire avec leur accent : «Oooh ! trais drôôôle» et ils ajoutent : «allons déjeuner vous devez avoir faim». J’affirme le contraire, ayant mangé copieusement dans le wagon-restaurant ; ils m’entraînent cependant vers le restaurant où un superbe repas nous attendait. Comme à cette époque là j’avais un bel appétit, je mangeai au moins autant qu’eux-mêmes, et je crois que mon succès a dépendu en grande partie de l’honneur que je réservai aux mets.

Le lendemain, on m’apporta un journal allemand en me recommandant de lire un article qui venait de paraître. Comme mes onze années pendant lesquelles on a prétendu m’enseigner l’allemand n’ont pas été très bien employées par moi, on me traduisit ce factum où des artistes protestaient contre l’achat d’œuvres françaises. N’étant arrivé qu’avec 80 francs dans ma poche, je souriais jaune en pensant qu’il me faudrait recourir au consul pour me faire rapatrier. Pour me rendre le sourire qui m’est plus familier, on me donna lecture d’une «controprotest » que d’autres artistes signeraient avec les membres de la Vereinigung.

D’ailleurs, je fus rassuré pleinement dès le vernissage et chaque acquéreur me disait avec un gros rire : «c’est pour le protest». Tout comme s’il venait de faire une bonne farce, et je pensais : «Comme vous avez raison de protester ! Vous ne sauriez trop protester ! » Ils protestèrent si bien que je vendis pour plus de 20 000 francs de peinture, somme énorme à cette époque lointaine, et qui me permit de rentrer en France sans avoir recours aux bons offices du consul.

Pendant mon séjour un ami, le peintre Eckert, viennois qui rentrait à Paris s’était arrêté à Munich. Un jour, vers midi, nous étions sous cette «Loggia dei Lanzi» dépaysé devant le Palais Royal, au moment où l’on relevait la garde ; un grand diable roux de Tambour Major devançait sa clique au pas de l’oie, ses jambes alternativement à l’horizontale : nous éclations de rire. Eckert disait même : «regarde comme ils sont ridicules», puis d’un coup, «foutons le camp» ou «ils vont nous casser la gueule» ; nous nous enfuîmes lâchement, sous les regards irrités de la foule des bourgeois qui béaient d’admiration devant le spectacle guerrier.

Un soir Eckert pour avoir l’adresse d’un mauvais lieu, s’adresse à un sergent de ville ; il revient vers moi en se tapant sur les cuisses ; il m’a dit «monsieur nous n'avons pas ça ici, nous avons les servantes de brasserie et les femmes peintres et cela nous suffit ! ! » Pour les servantes de brasserie passe encore, il y en a d’assez appétissantes ; mais les femmes peintres, Holà ! ....

J’avais laissé quelques toiles en dépôt chez un autre marchand munichois Hans Goltz. Quelle ne fut pas ma surprise en 1919 de recevoir une lettre où il me disait qu’elles étaient vendues et que je pourrais toucher leur montant grâce à l’Office Français de Compensation. Les 4 années de guerre avaient complètement effacé de ma mémoire les tableaux dont il s’agissait et en faisant ma déclaration à l’organisme français chargé des transactions, je me refusais à demander un intérêt sur la somme totale ; on m’obligea à réclamer au moins 5%.

Cependant ce même office qui avait reçu de Hans Goltz la totalité de la somme, ne me paya q ‘au compte goutte pendant deux ans et à la fin, outre les 5% d’intérêt, retint 10%. O administration que l’Europe a cessé depuis bien longtemps de nous envier !

En cette année 1911, mon ami Paco Durrio m’envoya des bijoux en argent et en or pour tenter de les placer chez les Munichois. Je fus convoqué à la douane et en cinq minutes on me délivra tout l’envoi contre une somme minime à peine quelques marcs. Hé ! bien au retour, il fallut à Durrio 5 mois et je ne sais combien de voyages à la douane et à la «garantie », avant de les récupérer, et moyennant une somme assez coquette.

Après la guerre (celle de 14-18), le nombre de marchands de tableaux s’accrut considérablement ; ils s’éloignèrent de cette rue Laffitte qui, pendant si longtemps les avait abrités, sans doute à cause de la proximité de l’Hôtel des ventes ; ils s’établirent rue de la Boëtie, rue du Faubourg Saint-Honoré, cependant que les marchands de moindre importance suivirent Vildrac et Marseille qui s’étaient installés rue de Seine peu avant la guerre.

Les Bernheim, eux, avaient émigré Place de la Madeleine, peu après Druet s’installait rue Royale. Il y en avait pour tous les goûts chez eux avec leurs trois vitrines ; sur le Boulevard de la Madeleine trônaient les Roybet, Juana Romani et autres Rondel ; rue Duphot, la Nationale avec Lucien Simon, le Sidaner, etc. Enfin sur la rue Richepane les néo-impressionnistes et Cézanne et Van Gogh.

Un certain jour de vernissage d’une exposition Cézanne, étant arrivé à deux heures, j’entendis un des Bernheim parlant au téléphone à un de ses clients dire : «oui nous avons un e exposition de Cézanne et nous avons aussi de charmants Rondel». Sans commentaires ! Ceci se passait vers 1908, il fallait bien écouler les rossignols restant en fonds de boutique.

A Paris les impressionnistes puis Cézanne, Van Gogh, Gauguin montaient de plus en plus, cependant que les Didier-Pouget et autres Roybet dégringolaient. Un avisé marchand marseillais, après la guerre de 14 les rachetait à bon compte, puis les revendait avec un gros bénéfice aux Phocéens enrichis. Ceux-ci avaient en effet dans leur jeunesse lu des articles super élogieux et collectionné les illustrés comme Le Nu au Salon, le Figaro illustré, L’Illustration, qui se consacraient presque uniquement aux membres de l’Institut et à leurs Séides ; ayant pris du ventre, de l’importance et de la fortune, ils se souvenaient des noms dont on avait ressassé leurs oreilles et les achetaient de confiance au prix fort.

J’espère qu’un si bel exemple ne sera pas perdu et qu’il se rencontrera dans quelques années des marchands pour continuer une si utile tradition en revendant dans les provinces les toiles dont Paris ne voudra plus et qui aujourd’hui y font prime.

Quant aux peintres contemporains qui pourraient être enivrés par les prix fabuleux atteints par leurs tableaux, le prix d’un Meissonnier en 1890 de 1 200 000 (qui représenterait au bas mot 60 000 000 d’aujourd’hui) pourrait les induire à quelques modestie.

Paul Rosenberg peut être pris comme le prototype du marchand qui impose ce qui lui plait au prix qui lui plait, grâce à l’argent dont il dispose. Il a débuté Avenue de l’Opéra en écoulant les sous-impressionnistes comme Lebourg. Son père avait poussé les Harpignies et les Français.

En 1912, Chénard-Huché prospectait la Provence pour cette maison et recherchait les Monticelli et les Guigou ; avec lui nous y fûmes admis Alfred Lombard et moi ; et en 1914 lorsqu’il fut installé rue de la Boëtie, Rosenberg organisa nos deux expositions. Là, comme plus tard, en 1920, il ne nous prit aucun courtage sur les ventes. Le malin n’y perdait rien, croyez le bien, car les visiteurs susceptibles d’acquérir des Cézanne, des Lautrec, étaient soigneusement dirigés vers un salon voisin.

C’est lors de mon exposition en 1914 qu’au sortir de chez Berteil, je rencontrai un journaliste, qui, en 1900 m’avait demandé si je croyais au succès des impressionnistes. Ah ! me dit-il, si je vous avais écouté, quelle fortune j’aurai aujourd’hui ! hé bien croyez-vous qu’il soit possible de réaliser de bonnes affaires et avec qui ? Suivez cette rue la Boëtie jusqu’au numéro 21 lui dis-je, je fais une exposition chez Paul Rosenberg allez-y et achetez tout. Je ne sais s’il s’y est rendu, mais je suis bien certain qu’il n’a rien acquis.

Ensuite Rosenberg a été accaparé par Picasso et l’on sait très bien qu’il faut laisser toute espérance lorsqu’il est entré quelque part ; la même chose m’était d’ailleurs arrivé chez Kahnweiler en 1909. Ce dernier était tout simplement plus intelligent et plus cultivé que la plupart de ses confrères.

J’ai fort peu fréquenté les autres marchands. Mais je crois que l’on ne pourrait rencontrer chez aucun d’eux un amour véritable de la peinture. Comment pourrait-il en être autrement puisqu’ils se défont si aisément des œuvres qu’ils paraissent aimer. On peut me rétorquer que les peintres agissent de même, oui, mais c’est de leurs propres œuvres et il est bien rare qu’ils se défassent d’un tableau de leurs amis si ce n’est poussé par une impérieuse nécessité. Mais que de regrets ensuite ! ! J’avais acquis chez des marchands de bric à brac, trois dessins de Seurat et un paysage de Van Gogh, vers 1902, c’est-à-dire bien avant la montée de leurs œuvres, j’ai dû les revendre quelques années plus tard, mais bien loin des prix actuels, et ce n’est pas l’argent que je regrette, mais bien les dessins et la peinture, mais on ne rencontre pas souvent de pareilles occasions.

Les grands marchands ne se soucient guère de la chasse au chef d’œuvre et même à l’Hôtel des Ventes, il est possible d’y rencontrer l’oiseau rare, mais il faut de l’endurance ; c’est ainsi qu’un peintre espagnol qui «faisait l’hôtel» tous les jours trouva une fois dans un lot de toiles roulé un Gréco qu’il revendit le lendemain. Il avait payé le tout deux francs !

Plus tard, il acquit un très beau Murillo, une fuite en Egypte dans sa première manière de 2m50 sur 2 mètres dans un cadre de l’époque pour 700 francs. Tous les marchands de Paris avaient pu le voir, nul ne l’avait reconnu ; ceci pour donner une idée des possibilités de ces messieurs qui se donnent toujours le titre d’expert sur leurs enseignes et sur leur papier à lettres. Experts, ils le sont uniquement pour fixer les prix des œuvres avérées, mais bien incapables de juger un tableau dont le «pedigree» n’est pas connu.

C’est ainsi qu’un tableau qu’un marchand avait attribué successivement à Picasso et à moi-même, se trouvait être l’œuvre de Doucet, ce jeune peintre tué au début de la guerre de 14, le premier jour où il montait en ligne.

L’on peut affirmer sans crainte de se tromper que si les marchands n’y connaissent rien ; les critiques d’art pour la plupart peuvent leur disputer la palme de l’ignorance, de l’absence de goût, du défaut de compréhension et de la sottise. Il y aurait un beau livre à écrire sous ce titre : «la critique des critiques». Je laisse ce soin à quelque artiste à venir ou à l’avenir lui-même qui se chargera de réviser leurs jugements tout comme il est advenu à nombre de leurs devanciers. Tel About pour ne citer que celui-là.

Tout d’abord je dois à la vérité reconnaître que la vénalité des critiques a été très exagérée, et que je n’en ai connu que fort peu demandant carrément un tableau en échange de leur bienveillante attention. Leurs noms d’ailleurs sont dans toutes les bouches, il est bien inutile de les révéler, quelques-uns sont morts. Ils ne firent pas fortune. En revanche, j’en ai connu qui achetaient directement aux peintres, pour ceux-ci il était bien naturel de ne pas les écorcher.

D’après ce que m’ont révélé des marchands de tableaux, il n’en était pas ainsi pour eux, et nos modernes «aristarques » chargés par leurs journaux d’exiger des traités de publicité, empochaient une bonne part du butin. En général, ils coupaient la poire en deux ; il s’agissait là des grands journaux d’information ; des commerçants avisés auraient envoyé à Dache le perruquier des Zouaves, le critique des feuilles de choux ou des Revues qui aurait eu l’outrecuidance d’émettre la prétention de les faire cracher au bassinet.

Mon ami Pierre Paul Plan, qui à cette époque écrivait au Temps, voulait persuader à Kahnweiler de donner 500 francs à son journal pour un article où lui-même aurait écrit la critique qui aurait été signée par le titulaire de l’emploi ; cela représentait pour le marchand une économie de 50%, puisque d’ordinaire le journal du haut béotisme national, ainsi que le nommait Bergeret allouait 500 francs à son démarcheur.

Cependant, je dois dire que Thiébaut-Sisson en 1924, me consacra un très important article lors de mon exposition chez la petite Weill et je ne crois pas que la brave fille lui ait donné un sou pour cela. Il est juste aussi de dire qu’en 1931 exposant mes décorations de la Salle du Conseil de l’Université de Poitiers à l’Orangerie des Tuileries, le même Thiébault-Sisson m’éreinta copieusement.

Mais que d’âneries et d’erreurs sont sorties de la bouche et de la plume de quelques-uns de ces messieurs. En 1904 j’entends et revois encore Vauxcelles, son pince-nez de travers, le stylo d’une main, son carnet de l’autre, faisant des ronds de bras dans la salle des Cézanne au Salon d’Automne, tout en disant : Ah ! non Guérin, là je ne marche pas, je ne marche pas ! » et depuis ! Aujourd’hui il défendrait Picasso, et il n’aurait pas plus raison qu’en 1904.

C’était au fond un brave bougre qui préférait ce métier de critique à celui de professeur d’histoire auquel il était voué. Ce que l’on peut dire de pire sur lui c’est qu’il n’avait aucune conviction réelle et au fond de lui-même, il se foutait de la peinture, et n’y voyait qu’un moyen moins désagréable que les autres de gagner sa croûte, ceci sans jeu de mots bien entendu.

Ceux qui aimaient la peinture pour les joies qu’elle peut donner étaient bien rares ; Charles Morice, Joachim Gasquet sont ceux-là ; ils avaient eu tous deux la bonne fortune de vivre auprès de deux peintres qui eurent une si grande influence sur l’art de ces 50 dernières années.

Charles Morice avait partagé la vie de Gauguin à l’époque où ce grand peintre était honni par le public, les peintres, les critiques. Bien souvent, il m’a parlé de lui, des légendes qui avaient couru les ateliers. Morice me disait que contrairement à ce que l’on colportait, Gauguin était un tendre qui se refusait à se reconnaître pour tel ; ainsi certains soirs il lui parlait de ses enfants et particulièrement de sa fille Aline, il vit de grosses larmes couler de ses paupières, mais tout à coup les épongeant : «A toi je t'en veux car tu m'as vu pleurer».

Morice m’affirma un jour qu’il avait écrit Noa-Noa sous la dictée de Gauguin, que jamais un manuscrit de Gauguin n’avait été mis entre ses mains, et je suis certain qu’il disait la vérité, il était assez fier de ses poèmes pour ne pas revendiquer la prose de son ami.

D’ailleurs Gauguin n’a jamais revendiqué la gloire d’avoir écrit le manuscrit original ; il s’est contenté de corriger, à sa manière, le livre édité par la Plume. Tout ceci ne saurait en rien diminuer la grande figure du peintre ; les ennemis de Charles Morice, ils étaient nombreux, ont seuls colporté des ragots qui, pensaient-ils, devaient nuire au poète ; il est à noter qu’ils étaient tous des littérateurs.

Les cubistes, que le critique a combattu courageusement ne lui ont pas non plus pardonné de ne pas porter au nues leurs productions désossées ; je les dis telles, car bien loin de ramener la peinture à la construction si souvent négligée par les impressionnistes, les cubes, cucubes, incubes, succubes, souscubes, ces démolisseurs l’ont conduite jusqu’à la pire destruction, celle de l’esprit.

C’est peut-être ici que je pourrais parler de Picasso, mais bien qu’écrivant à bâtons rompus, il me faut en finir avec les critiques, bien que je ne sois guère décidé à parler de ceux qui n’avaient que cette profession dont ils vivaient plus ou moins largement. Lorsque j’étais jeune, les Arsène Alexandre, Roger Marx, tenaient le haut bout de la table. La génération suivante : les Gustave Coquiot, Thiébaut-Sisson occupaient les colonnes du Temps, du Gil Blas.

Cependant, je dois confesser que nombre de littérateurs ont fait de la critique d’art en toute conscience ; ils ont pu parfois se tromper (qui ne l’a fait plusieurs fois dans sa vie !), mais la plupart d’entr’eux connaissaient assez bien l’art qui nous a précédé immédiatement et même ont souvent parlé avec une grande justesse dans l’esprit des peintres anciens.

Parmi ces derniers, Gabriel Mourey mérite d’être retenu tout particulièrement ; c’était un poète délicat, un romancier exquis, il a écrit en vue du Théâtre lyrique la pièce de Psyché qui n’est pas loin à mon avis d’être un chef d’œuvre.

Il fut curieux de tous ses contemporains et évolua favorablement de la Société Nouvelle de Peinture vers quelques artistes du Salon d’Automne, entr’autres Dufrénoy. Robert Rey, lui, est un spécialiste de l’Ecole du Louvre, il connaît aussi fort bien l’art contemporain et sait en parler pertinemment.

Guillaume Apollinaire est un gras prélat amoureux de bonne cuisine ; s’il a soutenu le cubisme, comme il le fit, c’est pour appuyer son art sur un système qui plaisait à son dilettantisme et au fond il se foutait de la peinture tout comme le faisait lui-même André Salmon.

S’ils organisèrent le banquet Rousseau, c’est bien plus pour s’amuser du brave vieux Douanier que pour lui rendre hommage, mais cela devait faire du bruit et en fit dans le Landernau des peintres. S’ils ne se moquaient point, eussent-ils imposé à Cézanne par exemple, s’il eut vécu à ce moment-là, l’hommage de la chanson composée sur l’air de «la Gandourah » :

Braque a des mérites incontestés

Et notre Picasso

N’est pas un sot

Mais ce qu’il y a de plus beau

C’est la peinture, de ce Rousseau

Qui dompte la nature

De son magique pinceau

Tigres, fleurettes,

Dans ses tableaux

Font mille pirouettes

Chantons tous vive Rousseau

Pauvre brave Douanier Rousseau, ce n’était la première fois qu’on le menait en bateau ! Bien des années auparavant d’autres littérateurs n’avaient-ils pas inventé une présentation à un soi-disant Puvis de Chavannes qui lui aurait dit : «Monsieur Rousseau, si je savais mieux dessiner et si vous connaissiez mieux la perspective, nous serions les deux grands peintres de notre époque».

C’est à la même date qu’un certain Henri Rousseau ayant été décoré des Palmes académiques, on lui persuada que c’était lui-même qui était l’objet de cette «flatteuse distinction». Depuis lors il arbora un ruban violet à sa boutonnière. Cependant un jour de vernissage des Indépendants aux Serres du Cours la Reine, Dujardin Baumetz, pour la 1° fois depuis la création de ce Salon assistait officiellement à son inauguration matinale ; remarquant que Rousseau avait ce jour-là la boutonnière de son veston vierge, je lui dis : «mais tu as oublié ta décoration» ; il répliqua en bégayant légèrement : «Oh ! tu sais, je ne suis pas sûr de l’être, alors tu comprends, si des fois le ministre voulait me décorer ! » Il exposait cette année-là entr’autres œuvres, un portrait de Pierre Loti avec son fez et un chat siamois dans les bras sous le titre : Portrait d’un littérateur qui désire garder l’incognito.

Signac présenta Rousseau à Dujardin Baumetz qui le félicita, lui serra la main, mais ne lui offrit pas les palmes.

Rousseau était un naïf, mais aussi un vieux paysan madré. Mais avant de conter quelques historiettes qui lui donneront le piquant qu’il convient, je veux m’expliquer moi-même sur l’art de Rousseau.

Rousseau était un nigaud, mais il avait au plus haut point le don du peintre, sa naïveté ne vaut rien, c’est celle que peut avoir n’importe quel peintre du dimanche, mais il savait d’instinct mettre deux tons l’un à côté de l’autre comme peu d’entre nous savent le faire, et pour nous souvent pas du premier coup, tandis que chez Rousseau il ne paraît avoir aucune hésitation. Il diversifie ses verts comme seuls les vrais peintres le font. Il peut mettre d’une manière absolument vraie un clocher d’ardoises sur un ciel bleu, des bas blancs dans des souliers jaunes abandonnés dans l’herbe.

Ce qu’il ne savait pas faire, il l’escamotait ; les pieds nus étaient toujours cachés dans l’herbe.

Ce sont les littérateurs qui l’ont comparé aux Primitifs. Quelle sotte prétention !

Aux primitifs de l’âge des cavernes, aux sauvages de l’Afrique Centrale, je le veux bien, mais à Giotto, à Simone di Martini, aux Lorenzetti, à Fra Angelico ! !

Comment oser le soutenir devant Le Crieur de journaux passant sur un pont, avec ses journaux sur son bâton ; titre : Par le tonnerre et les éclairs, je vends toujours le grand journal L’Eclair ; ou bien cette désagréable surprise qui représentait une dame nue levant les bras, un ours allant se précipiter sur elle, de l’autre côté du tableau un chasseur à genoux tirant sur le fauve, le feu sortant du fusil dont le chien était d’une grosseur anormale.

Son portrait donnant la main à sa seconde femme, cependant que dans le ciel au-dessus de sa tête et de celle de sa nouvelle moitié, l’ancienne épouse et le 1° mari les bénissaient.

Ce sont des niaiseries et il serait indécent de les rapprocher des chefs d’œuvre des peintres dont j’ai cité les noms, si la «littérature» de la plus mauvaise foi, n’avait tenté de le faire.

Le Bêta était aussi un malin qui savait profiter de ces thuriféraires (Oh ! bien peu, car il ne vendait pas très cher ses tableaux).

Ayant exposé au Salon d’Automne, un très beau tableau : le tigre se jette sur l’antilope et la mange ; il laisse à Vollard le soin de le retirer du Salon et il vint le rechercher quelques jours après rue Laffitte. Il l’emportait lorsqu’un amateur dit à Vollard : «Comment, vous laissez partir ce tableau, je ne vous reconnais pas». Vollard demanda alors à Rousseau à quel prix il estimait son œuvre : «2 000 francs» dit Rousseau ; «Hé ! bien voulez-vous 200 francs ? » Le brave peintre accepta et sorti dans la rue, il dansait sur le trottoir, en agitant un billet de 100 francs de chaque main. C’était si je ne m’abuse, en 1908 aux Indépendants que le bon père Rousseau avait exposé un arabe chevauchant parmi les hautes herbes et découvrant une femme nue couchée sur un canapé louis-philippard. En sortant de l’exposition en compagnie de Friesz et de Rousseau, le premier disait : «Tu sais Henri il est très beau ton tableau». «oui, n'est-ce pas, Hé ! bien il est vendu 3 000». «Tant mieux pour toi et cela me fait le plus grand plaisir, cependant je l’aurai bien acheté». «Oh ! tu sais alors je te le vends à toi, je préfère». «Mais non, mon vieux puisqu’il est vendu et d’ailleurs je n’aurai pas pu mettre ce prix là ». «C’est trop cher ? Hé ! bien 300 veux-tu ? » «Mais non mon vieux, tu sais bien que ce n’est pas possible et tu ne peux pas négliger une somme aussi importante que 3 000 F».

Arrivés au Pont Alexandre qu’ils devaient traverser pour aller à Montparnasse, je les quittais et quelques jours après, rendant visite à Friesz qui habitait alors non loin de la gare Montparnasse, il me conta la suite de l’histoire.

Un après-midi, il vit entrer chez lui Rousseau accompagné de son acolyte, son élève, qui n’avait pas pu se séparer de sa blouse bleue de paysan normand, et de son collier de barbe blanche. A peine assis, Rousseau dit : «Tu es bien logé ici, c’est grand ce bel atelier». L’acolyte prenant la parole et montrant le grand mur du fond : «Dis donc Henri, il fera bien là ton tableau». Friesz eut toutes les peines du monde pour ne pas accepter la générosité du brave Douanier.

Je pense en vérité que le tableau n’avait jamais été vendu et que Friesz eut grand tort de ne pas l’acheter pour ce prix infime.

A cette époque là le père Rousseau vendait ses toiles à n’importe quel prix, cela ne constituait qu’un appoint à sa retraite de gabelou. Tout comme les leçons de violon qu’il donnait dans son quartier. Je n’ai assisté qu’à une seule des soirées qu’il offrait à ses voisins et où les peintres venaient se gausser de lui. Il me paraissait que j’agissais en voyeur.

Il a été victime d’une histoire de fausse monnaie, peu avant la guerre de 14. Je vais la conter aussi car elle montre son caractère sous un beau jour.

Des amis lui demandèrent d’aller à Orléans sous le prétexte d’acheter un quelconque objet, il devait être défrayé de tout et recevoir une bonne main de 100 F. On lui remit un billet de mille francs qu’il ne devait changer qu’à destination.

Il s’acquitta de sa mission et reçut les 100 F promis, mais la bande ayant été arrêtée, il fut lui-même appréhendé et traduit en cour d’assises avec les autres. L’avocat qu’on lui procura basa toute sa défense sur les tableaux de Rousseau qu’il fit circuler aux éclats de rire de l’auditoire, du tribunal et des jurés. «Voyez cette peinture si ce n’est pas celle d’un idiot, vous ne pouvez le condamner». Pendant deux jours le pauvre peintre fut en butte aux quolibets de tous, avocats, tribunal, etc. Si bien que lorsque le Président lui demanda comme d’usage, s’il avait quelque chose à ajouter pour sa défense, il s’obstina à dire qu’il n’était pas un imbécile, qu’il savait très bien ce qu’il faisait en allant changer ce billet à Orléans.

Le malheureux fur condamné à deux mois de prison (avec sursis je crois) alors que son acquittement ne faisait aucun doute. Au dernier moment l’artiste s’était révolté et bravait les rieurs. Ca c’est chic. Ce qui l’est moins, c’est que les jurés ne l’aient pas compris et ne l’aient acquitté comme ayant agi sans discernement.

Vers 1909, un des membres de la Neue Künstler Vereinigung de Munich dont je faisais partie, étant de passage à Paris, manifesta le désir d’inviter Rousseau à exposer dans une salle de Munich. Je l’accompagnais donc chez le bon Douanier. Il était là avec son élève (toujours en blouse normande) et répondit qu’il avait vendu tous ses tableaux et ne pouvait faire une exposition ; il me dit «Si tu veux tu peux inviter le copain, tu sais il travaille très bien» Nous eûmes toutes les peines du monde à lui faire entendre que nous avions mission de l’inviter et que nous regrettions de ne pouvoir lui accorder le plaisir d’exposer les œuvres de son élève.

C'était véritablement un simple, un frustre, et on ne peut rapprocher de lui un peintre comme Utrillo. Rousseau était incapable de développer ses dons, il n’y aurait certes jamais songé. Il en est tout autrement d’Utrillo, fils de Suzanne Valadon, beau-fils d’Utter (qui d’ailleurs avait le même âge que lui). Il entendait parler peinture, évolution, il a voulu modifier sa manière, croyant s’enrichir, alors que tout comme l’autre il aurait dû user des dons que la nature lui avait prodigués et que son esprit ne lui permettait de diriger.

Je me souviens toujours de la matinée où, étant allé voir Suzanne Valadon, elle me montra deux petit cartons, l’un représentant une Notre-Dame ornée de drapeaux tricolores, l’autre une vue de Montmartre : «Regardez ce que vient de peindre Maurice, qu’en pensez-vous, croyez-vous qu’il faudrait-il l’envoyer à l’Académie Ranson ? ».

«Gardez-vous en bien, donnez-lui des couleurs et des toiles ou des cartons et laissez-le peindre à sa guise».

Bien que portant son nom, il n’était pas le fils d’Utrillo. Celui-ci devenu plus tard critique d’art en Espagne, était amoureux platonique de Suzanne ; sans la prévenir, au moment de la naissance de l’enfant dont le véritable père était, paraît-il un peintre espagnol, il reconnut le jeune Maurice à la mairie.

Nous voisinions souvent avec Suzanne Valadon. Vers cette époque elle faisait poser un petit modèle dont j’ai oublié le nom et elle lui demanda si elle ne connaîtrait pas un modèle homme car elle désirait peindre un tableau sur le thème d’Adam et Eve.

Le modèle lui proposa d’en parler à son ami qui était peintre lui aussi. C’est ainsi qu’Utter tout jeune alors, 19 ou 20 ans, entra dans l’intimité de la rue Cortot, si bien qu’un soir en entrant dans mon atelier avec elle, il me dit «Girieud, je vous présente Suzanne ma maîtresse». Il va sans dire que je les félicitais tous deux. Peu de temps après elle divorça d’avec un certain Mousis, homme mûr et de position stable dans le commerce ou l’industrie, pour épouser le jeune peintre qui avait su la conquérir.

Le tableau d’Adam et Eve est bien connu, c’est une grande toile avec des figures comme nature, bien entendu.

Jusqu’à ces années là, Suzanne Valadon qui fut tour à tour le modèle de Renoir, de Puvis et de Degas, avait surtout fait des dessins de nus très incisifs, appuyant le plus souvent sur les tares physiques, d’un réalisme qui n’était pas sans intérêt, loin de là et que pour ma part, malgré mon antipathie déclarée envers les difformités, je préfère à ses tableaux, bien que certains d’entr’eux : son portrait de famille, quelques natures mortes ne manquent pas de grandes qualités.

Utter quelques temps auparavant était venu me présenter son portrait que je jugeai une très bonne œuvre. Et je lui dis : «gardez-là, car de longtemps vous ne pourrez en faire une meilleure». Il est malheureusement assez paresseux car il a des dons et a peint de bons paysages.

Comment étant à Montmartre ne pas parler de Picasso, surtout aujourd’hui où je suis le seul à l’avoir connu à ses débuts à Paris étant allé le voir avec Launay dans un petit atelier Boulevard de Clichy qu’il occupait avec un autre catalan, Pedro Ma» ach, qui lui servait de manager, et qui je crois a fini dans un couvent espagnol après s’être converti.

A ce moment là, Picasso venait d’abandonner la très fâcheuse influence de Steinlen, et Durrio lui ayant fait connaître la peinture de Gauguin, celle de Cézanne, celle de Van Gogh, il adoptait une manière que l’on a pu nommer la période bleue, où les souvenirs du Greco venaient s’ajouter à ceux des peintres français. Je me souviens encore du portrait qu’il fit sur son lit de mort, d’un peintre espagnol, qui s’était suicidé, désespéré par le départ de sa maîtresse qui devint peu après la femme du peintre espagnol P.

Le mort ressemblait d’ailleurs étrangement à Launay si bien que lorsque nous entrions au cabaret de Zut, tenu par Frédéric place Ravignan, elle se précipitait sous les tables pour ne pas le voir ; un soir au Moulin de la Galette elle me demanda même : «Votre ami n'est-il pas un peintre espagnol qui s'est suicidé ? »

Peu après, nous fîmes une exposition avec Picasso chez la petite Weill.

J’ai raconté comment, en 1908 ou fin 1907, Picasso renonça à sa période dite rose et aux arlequins, clowns et autres saltimbanques, pour trianguler les figures ou les objets qu’il peignait.

Un jour où je défendais devant lui les peintres du Salon d’Automne, et où j’avais parlé de la sincérité, il me dit : «Je préfère un beau mensonge». «Il n’y a pas de beau mensonge». Et je dirais aujourd’hui, il n’y a pas de mensonge qui soit beau en art.

En 1920, le rencontrant chez Rosenberg, il me demanda des nouvelles de Paco, «je ne le vois plus, il m’en veut depuis que je fais le cube, il prend tout au sérieux ».

Je crois que plus tard il obligea Paco, mais ainsi faisant, il rendait tout simplement, étant riche, les services que Durrio lui avait rendus étant lui-même pauvre ; mais je crois pouvoir le dire pour bien montrer qu’il n’y a aucune animosité de ma part contre Picasso. Je l’ai défendu contre tous les autres et particulièrement la bande à Matisse (ou la bande à Manguin comme on l’appelait) tout comme je défendais Matisse auprès de Picasso, alors que dans les vespasiennes de Montmartre, de la rue Ravignan à la Place Constantin Pecqueur, on pouvait lire «Matisse rend fou». C’était l’époque où les affiches «l’alcool rend fou » tapissaient les murs.

C’est le génie que Matisse aussi a recherché, il aura tout de même trouvé le talent sur sa route et ce n’est pas si mal.

Ce notaire barbu, rouge et lunettes d’or a seul pu se maintenir à côté de Picasso. Ils ont fini par s’entendre comme larrons en foire après s’être déchiré à belles dents lorsqu’elles étaient encore bien solides dans leurs mâchoires.

Plus véritablement intelligent que Picasso, plus cultivé, plus bourgeoisement racé aussi, il ne manquait pas du sens retors d’un avoué picard ; il avait su s’entourer d’amitiés admiratives dès l’atelier de Gustave Moreau où après avoir passé par celui de Bouguereau, il rencontra Manguin, Marquet, Camoin, qui lui servirent de thuriféraires jusqu’au jour où ils se rendirent compte que l’on négligeait de leur renvoyer l’ascenseur.

Il avait des mots à l’emporte pièce :

«Par ces temps d'automobile, disait-il, en 1902, il faut faire de la peinture qui frappe» et qui aille vite ajoutais-je. Plus tard il disait de Friesz : «Il a une trop petite tête pour son gros succès». Le plus comique est qu’il le traitait de requin. Il connaissait à fond l’art d’intéresser l ‘amateur à sa peinture en se faisant approuver par un artiste. Il le tenta avec moi deux fois, mais sans succès je dois le dire.

Chez Druet il avait organisé une exposition des ses œuvres au retour de Collioure où il avait passé l’été. Sa femme était originaire du pays, au moment de l’affaire Humbert dont ses parents avaient été les régisseurs, les mauvaises langues des Indépendants prétendaient qu’il avait joué le rôle de l’américain Crawford. A mon avis c’était pure rigolade ou calomnie.

Je regardais ces toiles avec un amateur, et je crois confesser que je les défendais auprès de celui-ci lorsque Matisse vint se mêler à notre entretien, et devant une plage rouge, il disait : «Vous vous étonnez sans doute de voir une plage de cette couleur, en réalité elle était de sable jaune, je me rendis compte que je l'avais peinte avec du rouge le lendemain et j'essayais avec du jaune, çà allait plus du tout, c’est pourquoi j’ai remis le rouge». Bien calme je lui répondis que cela ne m’épatait du tout et que d’ailleurs il n’était pas le premier à avoir peint une plage rouge et que Gauguin se l’était permis bien longtemps avant lui.

C’est au Salon d’Automne que la scène se renouvela à peu de choses près. Il exposait entr’autres peintures un jeune garçon nu. Il me demanda : «Vous ne voyez rien ? » - «non» - «Hé bien ! Vous ne voyez pas que ce pied a six doigts ? J'ai l'habitude de coucher devant mon tableau, et le matin je remarquai cette anomalie ; bien vite j'y remédiai et supprimai un doigt. Le lendemain au réveil je constatai que cela n'allait pas, alors je remis le sixième doigt, et pendant plusieurs jours je tentai de rester dans la vérité objective, mais j'ai dû, pour des raisons d'équilibre revenir à ces six doigts de pied». Je lui répondit alors en souriant que ces anomalies de la nature étaient fréquentes et que pour ma part je connaissais fort bien un homme possédant deux pouces et que ses pieds avec six doigts ne pouvaient suffire à l’étonnement du bourgeois qui m’accompagnait.

Matisse lui aussi est bien persuadé de son génie et il ne manque pas de blancs bec pour le mettre sur le même rang que Cézanne. Il n’a cependant pas le vaniteux orgueil de Picasso, ou du moins pas au moment où je le voyais assez souvent. Il est aussi d’une santé plus robuste et d’une intelligence pus subtile, il n’aurait pas la sotte suffisance de dire à propos de Don Quichotte : «Quel beau livre il y aurait à faire».

En 1900, il exécuta à la suite de Rodin de nombreux dessins d’un trait de crayon continu, c à d ne quittant pas la feuille de papier, les toisons des modèles en tire-bouchons étaient on ne peut plus plantureuses ; il alla les présenter au grand sculpteur qui lui demanda sans ambages de lui en montrer d’autres lui permettant de juger plus sainement ses dons.

Puisque j’écris à bâtons rompus, je ne veux pas me priver du plaisir de raconter quelques anecdotes sur Utrillo. En 1924, ayant rencontré Utter et Suzanne Valadon à Lyon, nous fûmes dîner chez Charles rue de l’Arbre sec, si bien que tous deux nous invitèrent pour le dimanche suivant à Saint Bernard. Nous arrivâmes vers l’heure du déjeuner dans cet antique castel dont seulement quelques pièces avaient été restaurées tant bien que mal, plutôt mal que bien, pour les rendre habitables.

Dans l’une d’elles, au 1°, l’atelier d’Utrillo ; sur un chevalet une toile dessinée à la règle d’après une carte postale. Nous nous mîmes à table et l’on servit durant tout le repas un petit vin de beaujolais pas désagréable du tout. Cependant Utrillo avait sa bouteille particulière. Sa mère lui demanda : «Maurice comment trouves-tu ces petites côtes» - «Oh ! très petites côtes» dit-il. On ne lui servait que du vin très largement étendu pour lui épargner la fâcheuse cuite.

Après le dessert Utrillo sortit de table car, ainsi que tous les dimanches une promenade en automobile en compagnie de sa gouvernante, faisait partie du programme ; tout de suite après son départ Utter sortit les bouteilles de Châteuneuf qu’il avait mises à chambrer. Inutile de dire ce que cela avait de pénible.

Un de ces après-midi de dimanche qui étaient toujours réservés à la courte randonnée en auto, s’étant arrêtés dans une auberge dans la salle de laquelle il y avait un piano, Utrillo se mit à jouer au clair de la lune avec un doigt. Sa mère lui demanda s’il aimerait avoir un piano et sur une réponse affirmative qu’elle reçut, il fut décidé d’aller à Lyon le samedi suivant.

Chez un facteur de pianos, Suzanne alors qu’on lui proposait un piano droit, trouva qu’il manquait de ligne et porta son choix sur un instrument de concert dont le prix était astronomique pour l’époque. Elle demanda à ce qu’on l’envoya immédiatement à Saint Bernard ; le marchand répliqua que c’était impossible jusqu’au lundi.

Elle avisa alors des déménageurs qui avaient terminé leur travail et à force d’insister, elle obtint qu’ils transportassent le piano le jour même moyennant un billet de mille.

Le pauvre Maurice n’alla jamais bien loin dans ses études musicales et en resta au clair de lune.

A propos de Matisse, il faut que j’insiste sur le nom du parrain du Fauvisme. Ce n’est pas Vauxcelles ainsi que l’on croit à peu près universellement qui le baptisa.

En 1906, dans notre salle passait souvent un des placeurs, Abel Truchet, peintre médiocre, mais qui ne manquait pas d’un certain esprit montmartrois et chaque fois il s’écriait : «Hou ! les Fauves» sauvons-nous. Vauxcelles cueillit ainsi le mot qui fit fortune.

En 1904, Picasso, qui n’exposait pas encore au Salon d’Automne – il n’exposa qu’à l’automne après la libération en 1944, invité par quelques membres du comité, il exigea la grande salle où l’on put admirer ou honnir 80 toiles environ – le visitait et parcourant les salles réservées à Desvallières, à Piot, à Odilon Redon, arriva à celle de Rouault ; le temps n’était pas clair, les toiles de Rouault non plus, Picasso souleva son chapeau, frotta une allumette bougie et traversa la salle disant avec son accent de «clown» espagnol  : «Bonsoar». Ce dont Rouault riait aux éclats lorsqu’on lui conta la chose.

A cette époque, nous prenions modèle en commun dans l’atelier de Piot, rue Rochechouart. Il y avait là, Bonhomme, Alcide le Beau, Paviot et Rouault qui travaillait de curieuse façon. Il disposait autour de lui sur le tapis rose saumon quelques feuilles de papier : sa palette chargée de bleu de Prusse, de vermillon, de noir, de jaune de chrome et de blanc et enfin une bouteille de Bénédictine pleine d’essence minérale ce qui effrayait notre hôte par crainte de l’incendie possible par les mouvements saccadés du peintre qui, accroupi sur ses talons travaillait 3 ou 4 études en même temps, passant de l’une à l’autre, accentuant dans un sens péjoratif les rares déformations qu’il pouvait trouver aux corps de ces belles filles ; ce sont cependant à ce que je crois les meilleures choses qui soient sorties de ses brosses. On y trouvait certes aucune apparence de sensualité et le puceau qu’il était encore à cette époque, à plus de trente ans ne ressentait nul désir charnel devant ces nus copieux qui nous faisaient tous saliver. Car il se maria vierge ce qui fit dire à une dame en recevant cette confidence au moment même de la célébration à l’église : «quoi tous les deux ! je trouve ça dégoûtant».

Un soir du banquet de 14, de Mathan et moi l’avions conduit jusqu’au 8 de la rue d’Amboise pour admirer les Lautrec. Ayant prévenu une de ces dames de la virginité de notre ami, elle voulut prendre place sur ses genoux mais lui très gentiment et en riant lui dit combien c’était inutile.

Au sortir de ce lieu je ne veux pas dire mauvais puisqu’il était orné d’une vingtaine de figures de Lautrec, de Mathan disait à Rouault, «tu vois bien que cela n’a rien de commun avec les prostitués telles que tu les imaginais, et il répondit : cela m’est bien indifférent et je n’ai rien à changer à ma vision».

Je crois bien que c’est ce même soir que Basler nous accompagnait et les pensionnaires l’affublèrent tout de suite du sobriquet de bout coupé !

Basler était très pauvre à cette époque lointaine et toujours en compte avec Manolo pour des sommes infimes, des deux ou trois sous qu'ils s’empruntaient et réclamaient sans pudeur, devant tout le monde.

On rencontrait Basler un peu partout entre le Lapin Agile et la Closerie des Lilas. Là aussi on voyait Jean Moréas.

Au cabaret des 4Zarts, un soir qu’il prenait place avec des amis, un chansonnier du lieu, Marcel Legay, toujours gai, toujours entre deux vins, s’écria. par trois fois : «le voici le grand poète qui est né sur les marches du Panthéonnn». A la fin Moréas agacé lui dit posément «Tu es un Khonn ! »

Plus tard dans un caboulot des Halles, quelques gars du milieu, le voyant arriver en tube, le monocle à l’œil, se moquaient ouvertement de lui et sans aucun esprit bien entendu. Moréas se plantant devant eux leur dit avec son accent prononcé : «moi aussi j'ai été maquéreau». Cela cloua le bec à ces intéressants personnages, éblouis de l’avenir possible réservé aux gens de leur profession.

Le soir de la mort de Moréas, Paris-Journal où je publiais alors une semaine de dessins qui servaient de frontispice me demanda une composition évoquant la perte que faisaient les lettres françaises ; j’y travaillais le soir à la lueur d’une lampe de mon atelier de la rue des Saules, lorsqu’on frappa à ma porte ; c’était un grand diable d’Allemand qui me dit se nommer Fleichstheim et m’avoir cherché dans tout Montmartre, ce qui expliquait sa visite tardive. Il voulait absolument voir mes toiles. Je lui expliquai que j’étais contraint de lui laisser le soin de les regarder tout seul, devant terminer mon dessin et l’envoyer d’urgence à l’imprimerie. Je lui confiai une autre lampe et continuai à travailler.

Parfois, je l’entendais dire «Schön ! Wonderschön ! ». Je jetais un coup d’œil, il me demandait alors «Oh ! combien ? » Je lui fixais un prix. Il choisit ainsi 4 tableaux. Arrivés au bout de la pile des toiles appuyées au mur, il trouva un carton et je faisais la sourde oreille à tous ses Schön ! et demandes de prix.

C’est qu’il s’agissait d’une peinture cubiste que j’avais exécutée un jour devant un ami qui me demandait de lui décrire le cubisme tel que Picasso l’avait inventé. J’avais peint une tête de femme, une pipe et des ronds de fumée qui naturellement n’étaient plus des ronds. Comme l’Allemand insistait je lui dis alors que c’était une blague et que je ne voulais pas lui vendre une mauvaise plaisanterie, mais sur ses instances, je lui donnais la chose «par-dessus le marché ».

Il me régla tout de suite ses achats me priant de les lui adresser à Düsseldorf. Ce que je fis quelques jours plus tard en lui écrivant que décidément je ne pouvais lui envoyer la femme à la pipe, mais qu’en échange il pouvait choisir dans mon atelier telle toile qui lui plairait à son prochain voyage à Paris.

Lorsqu’il revint il fit son choix, et pour lui prouver que je ne voulais pas conserver ce carton peint à la blague, je le déchirai en 4 morceaux que j’envoyais aux 4 coins de l’atelier à sa grande stupeur et désolation et avec un renouveau de hoch ! Kolossal.

Les Allemands que j’ai fréquentés à Munich n’étaient pas tous taillés sur ce calibre. Ainsi Von Tschudi le surintendant des Beaux -Arts avait une autre allure. Il venait d’entrer en fonction en Bavière de telle sorte que l’historiette vaut d’être racontée. Guillaume II lui avait confié la direction des Beaux-Arts à Berlin. Il réorganisa les musées et créa un musée d’Art Moderne du XIX ° siècle où les peintres allemands étaient bien loin de figurer la majorité ; en revanche, les artistes de France occupaient la plus grande partie des galeries. De David à Cézanne, ils étaient représentés par des œuvres maîtresses. Les plus beaux Manet, les plus beaux Monet et Cézanne et Gauguin et Daumier.

Lors de l’inauguration, l’empereur dont le goût pour la peinture est bien connu, parcourait les salles furieux, prêt à éclater, devant un Delacroix, il dit à Von Tschudi : «Voici un garçon qui aurait bien fait d’apprendre à dessiner». Pour réponse, devant la cour ébahie, Von Tschudi toisa Guillaume par 2 fois de haut en bas et lui tourna le dos, lui laissant achever sa visite en négligeant de l’accompagner.

Naturellement le lendemain il était dégommé, mais tout de suite le Régent de Bavière l’appelait à Munich et lui confiait les Beaux-Arts.

Dans son cabinet sur un chevalet, un des plus beaux portraits de Cézanne par lui-même. Dès son arrivée il réorganisa la Pinacothèque, ainsi il y avait deux tableaux de batailles navales par Le Tintoret, magnifiques, qui avaient fait partie d’un ensemble dont la ville d’Augsbourg possédaient les autres pièces.

Il les découvrit dans cette ville et proposa au bourgmestre de les remplacer par d’autres œuvres, en particulier un Largilière. Les édiles acceptèrent avec joie et Von Tschudi installa tous les Tintoret dans la même salle. Un journaliste d’Augsbourg mena une campagne contre son bourgmestre, l’accusant de s’être laissé mettre dedans. Si bien qu’une commission ayant à sa tête le premier magistrat de la Cité vint réclamer ses tableaux au Surintendant des Beaux-Arts qui les conduisit dans la salle et leur dit d’emporter leurs toiles ; abandonnés à leur seule lumière les édiles discutèrent, est-ce celui-ci, ah non ! Celui-ci ? Ils ne parvinrent pas à reconnaître leur bien et sans insister davantage regagnèrent leur bonne ville d’Augsbourg, qui d’ailleurs ne s’en trouva pas plus mal.

Il me fit visiter le musée d’Art décoratif allemand dont il se montait d’ailleurs assez fier. Je le suivais sans rien dire ; à la sortie il me dit : «Vous ne dite rien, vous trouvez que nous n'avons de goût ! Comme je mimais une vague approbation, il ajouta sur un ton très bref : Nous aurons ! »

Cela me fit bien comprendre ce qui les poussait, lui et les Allemands informés, à l’acquisition d’œuvres de peintres français ; ce n’était certes pas pour faire rentrer en France les 5 milliards de 1871. Mais très intelligents, tous patriotes et voulant concurrencer notre art décoratif, qui d’ailleurs à ce moment-là, sauf de très rares exceptions était au-dessous de tout, ils pensaient que pour y parvenir il était nécessaire de s’adresser tout d’abord à la tête, je veux dire les artistes, qui à toutes les époques (sauf la nôtre surtout en 1910) ouvraient la voie aux artisans.  A cela il y a un grand mais, on ne peut pas créer des artistes par édit, et dame Nature se moque bien des désirs et des théories des dirigeants et des faiseurs de systèmes.

Or il semble bien que l’Allemagne, qui a fourni en abondance musiciens et philosophes, ne recèle pas dans le génie de sa race la création dans les arts plastiques. Ses grands peintres, Cranach, Dürer, Holbein, et Grünwald qui peut leur être apparenté, nous les comptons sans utiliser tous les doigts de la main. Leurs Primitifs, à part le Maître de la mort de Marie, sont ô ! combien, inférieurs à ceux des Flandres, de France et d’Italie. C’est pourquoi s’il reste encore dans notre pays assez d’artistes pour imposer nos vues aux diplomates français qui discuteront de nos droits aux réparations à la conférence de la paix – on ne songera pas seulement aux gros sous ainsi qu’il a été fait en 1919, où pas une voie ne s’est élevée pour exiger au nom de l’esprit, la Vénus de Dresde de Giorgione du musée de Dresde en compensation d’une église détruite. J’ai écrit tout dernièrement à Duhamel dans ce sens, il n’a point daigné me répondre et n’a pas attaché le grelot ainsi qu’il l’eut pu faire dans le Figaro. Cependant dans les Lettres Françaises Aragon a formulé une demande analogue, sera-t-il entendu ? toutes les œuvres françaises des musées d’Allemagne nous seront-elles attribuées ainsi que le voudrait l’équité ?

Le nom de Duhamel me conduit tout naturellement à parler d’une tentative faite en 1909 ou 10 sous le nom de «Villa Médicis libre». Le Président Bonjean (fils du Président Bonjean fusillé comme otage par les Communards) avait hérité du legs Crozatier ainsi que du soin d’en utiliser les arrérages en créant des œuvres d’assistance sociale ; il créa ainsi un centre pour les boutonniers de Méru, des œuvres diverses pour redressement de l’enfance, et, voulant aussi aider les jeunes artistes, il projeta de créer une «Villa Médicis libre».

Pour réaliser ce projet, il s’adressa à quelques peintres, Metzinger, Gleizes et moi-même, et à de jeunes littérateurs qui peu de temps auparavant avaient créé une sorte de phalanstère, parmi eux Duhamel, Arcos, Jules Romain, Mercereau.

Après quelques réunions, nous avions pu mettre sur pied des statuts, un règlement qui eurent l’approbation du Président Bonjean lorsque nous lui en fîmes part. Il nous demanda de lui désigner trois artistes, je citai les noms de Dufy, de Lhote et de Marchand qui furent admis immédiatement. Quelques jours après, ils occupèrent une villa mise à leur disposition et y travaillèrent tous fort bien, il n’y eut aucun nuage pour troubler la sérénité du ciel de l’Ile de France où ils goûtaient la joie de peindre sans avoir à songer au soin de trouver la croûte quotidienne (qu’on ne voit pas là un méchant calambour !). Cependant leurs épouses, dont seule celle de Lhote était légitime, vivaient en pot bouilli, si l’on peut dire. Tous trois avaient du talent et l’on bien prouvé.

En pourrait-on dire autant des pensionnaires de Rome alors que Ingres fut le dernier des Romains dont la postérité se souviendra. Et notez bien qu’il obtint son prix sous l’ancien régime ; depuis je mets au défi de trouver un seul grand peintre parmi ceux qui furent admis sous les pins du Pincio.

Duhamel était à cette époque-là barbu, ainsi que Jules Romain et bon nombre d’ente nous ; il pontifiait déjà ; aujourd’hui il doit faire merveille dans ses fonctions de secrétaire perpétuel de l’Académie.

Mercereau me disait un jour peu après la guerre, au moment où je venais de faire son portrait : «Vous reviendrez un jour sur la bonne opinion que vous avez de lui, c'est un faux bonhomme». Il exagérait peut-être un peu. Comment sonder les cœurs, même lorsqu’on peut croire pénétrer un peu dans un être qui pose devant vous, durant de longues séances. On se connaît mal soi-même !

Utter de retour à Paris vient de me tenir compagnie pendant quelques heures. Il a baptisé la femme d’Utrillo qui, on le sait ne manque pas d’habileté dans la vente de sa marchandise et la vante aussi fort bien : «La managère improvisée».

Cézanne dit un jour à mon frère : «Un art qui n'a pas l'émotion pour principe n'est pas un art». Ce mot pourrait-il donner à réfléchir aux peintres, auteurs d’une certaine peinture et aux critiques d’art qui les prônent.

A mon sens en art il y a sensation, sentiment, émotion. Bien rarement les trois vertus se rencontrent chez un même peintre ; celui qui ne connaît que la sensation est déjà favorisé des Dieux ; lorsque l’artiste nous fait connaître le sentiment, il converse familièrement avec la divinité. Mais que dire alors de celui qui a su traduire une grande émotion sinon qu’il est un Dieu lui-même. Cela revient à dire qu’il y a trois truchements pour parler aux autres hommes : les sens, le cœur, l’âme. Pour illustrer ce que je veux affirmer, nous ne quitterons pas un bref espace dans le Louvre ; Les Pèlerins d’Emmaüs me permettront d’exprimer mieux ce que je dis : ceux de Véronèse = sensation – Le Titien = sentiment – ceux de Rembrandt = émotion.

De même nous pouvons classer ainsi, Bénozzo Gozzoli, Fra Angelico et Giotto. Dans ce classement le 2° a toutes les qualités du premier et quelque chose de plus élevé, le 3° a toutes les vertus des deux premiers.

On peut être très fier lorsqu’on est Claude Monet. Combien plus si l’on est Corot. Mais que peuvent penser d’eux Raphaël ou Michel Ange.

Etant de nouveau avec Paco, il faut parler d’un grand original de ses amis que j’ai aussi connu alors qu’il était maigre et précédé de ce grand nez qui plus tard allait fort bien, ayant pris de l’embonpoint, avec ce nez sacerdotal.
C’est Henri de Groux, fils du peintre belge qui avait un certain talent sous Louis Philippe et Napoléon III. Lui-même avait eu un certain succès avec son Christ aux outrages vers 1895. Plus tard, il peignit avec moins de bonheur des Napoléon, des Dante, etc. etc. Puis il disparut de Paris et vécut surtout en Provence, à Marseille, en Avignon, où il sut trouver des mécènes, en dernier lieu une Madame de Flandrésy qui avait racheté le palais du Roure d’Avignon. Il avait d’ailleurs le talent de dénicher des amis de l’art. Paco me racontait qu’un matin de Groux arrive chez lui pour le taper de 20 francs. Comme il avouait être lui-même démuni, de Groux l’entraîna à sa suite dans une course à la pièce de 20 francs à travers Paris. Arrivés en fiacre, ils furent obligés de le garder au tarif de 2 F de l’heure ; comme à midi ils n’avaient point trouvé la somme nécessaire pour payer l’automédon et se restaurer eux-mêmes, le cocher dit à de Groux : «Je voudrais manger, réglez-moi», mais de Groux avec un geste superbe de la main lui dit «nous avons à parler assez longuement, il y a là un bistrot, déjeunez nous vous reprendrons tout à l'heure».

La visite fut aussi infructueuse que les précédentes hélas et après avoir laissé à leur cocher un temps raisonnable pour enfourner une entrecôte Bercy arrosée d’une chopine, la course à la pièce de cent sous se poursuivit jusqu’au soir, où ils finirent tous deux au poste.

Aussi un jour où en compagnie de Paco et de de Groux, nous devions aller voir un camarade de l’autre côté de l’eau, comme nous arrivions Place Pigalle après avoir traversé la butte, de Groux dit : «prenons un sapin», Paco méfiant à bon droit : «Vous avez de quoi le payer au moins». Après une réponse affirmative il fit signe à un fiacre en maraude, mais le cocher secouant son fouet et sans se retourner lui répondit : «Je te connais  ! ».

De Groux avait la répartie assez vive, quel que soit l’interlocuteur et quelle que soit sa puissance. A Bruxelles, lors du vernissage d’un salon le roi Léopold II se faisait présenter les artistes dont il goûtait les œuvres (ou qu’il faisait semblant de goûter). Devant de Groux il lui dit : «J'ai fort bien connu Monsieur votre père, c'était un grand peintre» et de Groux : «J'ai fort bien connu monsieur votre père, c'était un grand roi». Je trouve cela on ne peut plus sympathique de la part d’un artiste sans fortune.

Mais il avait une haute idée de la valeur d’un artiste devant la puissance ou la richesse. Plus tard, on lui donna une lettre de recommandation pour le tenancier des jeux de Monte-Carlo qui pouvait lui commander des travaux de décoration dans je ne sais quel établissement qui lui appartenait. Il fit antichambre chez cet individu qui avait débuté dans la vie comme garçon de café, et pendant plus d’une heure vit d’autres solliciteurs fléchir l’échine devant ce potentat. De Groux lui assis auprès d’une table resta le dernier et lorsque le nouveau riche lui demanda du haut de sa grandeur : «Et vous que désirez-vous ? » Il frappa durement la table du point en criant : «Garçon un boch ! » On m’a conté, mais je ne sais si la chose est vraie tant elle paraît incroyable, qu’il piquait à la morphine ses enfants lorsqu’il voulait travailler et qu’ils se montraient trop tapageurs. Somme toute un artiste bien sympathique.

La mort de Manolo me contraint à reparler de Durrio et des deux cambriolages dont celui-ci fut la victime, car à l’occasion de cette mort, de fausses légendes sont propagées qui pourraient nuire à la mémoire du pauvre Paco ; j’ai déjà raconté les deux friponneries dont s’était rendu coupable le jeune sculpteur catalan ; Dorgelès l’été dernier dans un hebdomadaire dont j’ai oublié le nom a raconté la chose d’après ce qu’il en a entendu dire, bruits qui sortent très certainement de l’atelier de Picasso ; d’après ces ragots Manolo avait dit à Paco : «Je n'ai pas pu vendre tes pantalons, le marchand d'habits m'ayant dit qu'il ne tenait pas les vêtements pour cycliste». Tous ceux qui comme moi ont bien connu Durrio ne peuvent croire un mot de cette histoire inventée de toutes pièces par l’indélicat locataire ; ils savent bien que Paco aurait cassé la gueule du cambrioleur qui voulait ridiculiser sa dupe en répandant un faux bruit dans un milieu qui a toujours été prêt à faire un sort à une rosserie, lorsqu’elle pouvait désobliger un camarade dont la générosité s’était affirmée souvent, même lorsqu’elle était le résultat d’une privation.
Dorgelès n’ayant pu obtenir une rectification, je suis bien obligé de la faire pour lui, Paco Durrio n’a jamais été ridicule, malgré sa petite taille il avait un grand air de noblesse en toute occasion, je lui ai vu recevoir des Espagnols dans le dénuement le plus complet tout comme s’il se trouvait en présence d’un grand d’Espagne, il fallait entendre de quel ton il pouvait dire : «Quiera usted Senor ? »

Un autre journal, La France au Combat à propos de Manolo, a conté que ce dernier, organisait avec Paco des tombolas dont les numéros gagnants étaient toujours entre leurs mains. J’ai écrit à cet hebdomadaire pour protester contre cette affirmation en ce qui concerne Durrio, dont l’honnêteté, la délicatesse sont trop connues de tous ceux qui l’ont approché pour que le fait soit non seulement vrai, mais simplement possible. Là non plus je n’ai pas obtenu une rectification. D’ailleurs, si la chose s’était faite de concert avec Paco, celui-ci m’eût certainement proposé de prendre un de ces billets et d’en placer parmi les gens que je connaissais. Cette calomnie a été inventée de toutes pièces par ce même friponneau.

Si ces souvenirs que j’écris à bâtons rompus n’avaient d’autre utilité que de rétablir la vérité sur les faits et de détruire certaines légendes, je n'aurai pas perdu mon temps.

Mais à la fin de ma carrière quels «vomissements remontent jusqu'aux dents» en étant témoin de la veulerie, de la méchanceté, de la sottise et de la lâcheté d’un grand nombre de mes contemporains qui comme moi pourraient porter témoignage et qui se satisfont en souriant d’un mot qu’ils jugent drôle.

Durrio a servi autant qu’il l’a pu cette fripouille de Manolo. Je me souviens qu’en 1901 à l’exposition du Collège d’Esthétique Moderne, il avait imposé deux de ses petits plâtres dont l’un était visiblement influencé par Rodin, l’autre par Constantin Meunier, et je me souviens des efforts qu’il faisait pour les faire acheter ; je ne sais s’il n’y était pas parvenu ?

Fernande Picasso, ainsi que nous la nommions lorsque nous fréquentions la même table chez les mêmes bistrots a raconté dans Picasso et ses amis la délicatesse mise par Paco dans l’octroi de ses dons. Je ne suis pas sûr que devenu richissime, le pape du cubisme ait rendu au centuple les bienfaits de son ex ami ; mais j’ai déjà parlé de ces choses il y a quelques temps, c’est qu’on ne saurait trop redire combien fut grand Francisco Durrieu de Madron et combien petits sont ceux qui veulent le ridiculiser en le faisant passer sous leur toise.

Un véritable conte de fées, c’est l’histoire de Félix Roux. Il naquit vers 1860 à Buis-les-Baronnies dans la Drôme sur l’Ouvèze, de parents d’une très modeste condition et dès l’école communale décidait de devenir un grand peintre ; un jour, pendant les vacances, il rencontre un de ces aînés coiffé d’une casquette agrémentée d’emblèmes et lui demande à quelle école il appartenait. Apprenant qu’il s’agissait des «Arts et Métiers», il demande si l’on y apprend le dessin et comment on pouvait y être agréé. Suivant les indications du jeune homme il se prépara à passer le concours d’entrée ; il fut reçu et là se rendit compte que le dessin industriel ne ressemblait guère à celui qu’il eût aimé apprendre. Cependant, il persévéra dans l’ornière où la confusion des termes l’avait conduit et devint ingénieur des Arts et Métiers à Aix. Il se rendit ensuite à Paris avec son ami Combaluzier, et pendant plusieurs années végéta comme dessinateur dans diverses industries.

Au moment où l’on décida d’ériger la Tour Eiffel, l’on mit au concours des projets d’ascenseurs. Notre Félix Roux se dit qu’il pourrait essayer de résoudre ce difficile problème, même si cela ne devait servir qu’à le divertir pendant ses heures de loisir ; contre son attente, il fut primé et mis en demeure d’exécuter la commande ; avec son ami Combaluzier ils réussirent en forgeant eux-mêmes les pièces nécessaires chez les forgerons, usant les crédits pour acheter les gros matériaux, à faire marcher l’ascenseur. Après cette réussite, ils eurent quelques commandes qu’ils exécutèrent avec 2 ou 3 ouvriers dans un modeste atelier de serrurerie ; ils vivotaient mais ne pouvaient profiter comme il eut été nécessaire et juste du succès de leur invention.

Advint qu’un entrepreneur de spectacles dont j’ai oublié le nom, américain si je ne m’abuse et si mes souvenirs sont exacts, voulut monter dans un cirque les Derniers Romains.

Dans la piste devaient s’élancer des lions, tigres et autres bêtes déchaînées contre les Chrétiens ; mais pour protéger le public, il convenait de faire monter du sous-sol et d’un seul tenant une grille assez haute et on le conçoit fort lourde. Le Barnum s ‘était tout d’abord adressé à des fabricants d’ascenseurs américains et français qui jugeaient la chose impossible ; en désespoir de cause il proposa le problème à notre Félix Roux qui l’étudia, lui trouva une solution.

L’avisé commerçant lui promit alors s’il réussissait, de le payer assez royalement pour qu’il puisse s’installer confortablement dans l’industrie et ce qui est à sa louange ne manqua pas à sa parole. La firme Roux-Combaluzier était fondée et triomphait, construisant force monte-charge et autres élévateurs.

Combaluzier mourut assez jeune. Roux persévéra seul, mais lorsqu’il se vit à la tête d’un million (million or de 1900) il résolut de consacrer sa vie à son agrément personnel, c’est-à-dire visiter les musées de France et de l’étranger.

Il parcourut ainsi la Belgique, la Hollande, l’Angleterre, l’Espagne, l’Italie venait se reposer à Nice dans sa villa l’Avenir sur le mont Boron, ouvrant la façade sur toute la largeur des pièces pour jouir de la vue sur la baie des Anges. C’est là que je le connus intimement ; en 1912 il me conta son histoire ; il était socialiste avec emportement. Après la guerre de 1914, il devint même bolcheviste, malgré les déceptions que son altruisme lui avaient données.

En effet, lorsqu’il céda sa maison à deux de ses employés sans rien exiger en paiement, il leur laissa même son million à 3 ou 4% pour faire marcher la boite.

En 1910 ou 1911, la firme Roux-Combaluzier faisait des affaires d’or, et la vie ayant déjà augmentée à cette époque-là, Félix demanda à ses deux obligés s’ils ne pourraient pas augmenter un peu le pourcentage de son million ; mais les deux compères s’y refusèrent et lui offrirent même de lui rendre son argent dont ils n’avaient plus besoin. Comme je le chinais un peu sur sa foi en la bonté de l’homme, il m’objectait : «mais non c'est l'argent seul qui est le grand coupable ; lorsqu'il aura disparu, vous le verrez, tous les hommes deviendront meilleurs». Il était inutile de discuter une foi si enracinée.

Cependant, il eut sa revanche ; en 1915, allant en permission, je le rencontrai dans le wagon-restaurant du train qui nous conduisait à Marseille ; il partait se reposer au Mont Boron pendant quelques jours. Ses deux compères avaient été mobilisés, et pour que la maison put continuer à fabriquer des ascenseurs et des munitions de guerre, ils avaient été obligés de recourir aux bons offices de celui qu’ils avaient cru berner définitivement, mais naturellement cette fois Roux imposa ses conditions qui, je m’en doute, n’avaient rien de draconien.

Il a pu vivre et mourir en paix jusqu’à l’Armistice dans son paradis niçois.

Je suis heureux de pouvoir narrer ce joli conte de fées très réel et de rappeler la mémoire d’un brave homme. Tiré à un trop petit nombre d’exemplaires dans l’humanité (sans jeu de mots n’est-ce pas). Mais qui réconcilierait avec celle-ci, jusqu’au plus farouche Timon d’Athènes.

Les démêlés de Dorgelès avec la direction des Musées, représentée alors par Monsieur Lafenestre je crois, ne manquaient pas d’un certain sel montmartrois.

Ainsi pour prouver à tous combien il était facile de cambrioler le Louvre, il passa toute une nuit dans un sarcophage égyptien, mais le matin lorsqu’il en sortit, les gardiens lui flanquèrent une tripotée.

Un autre jour il s’introduisit dans les cuisines du conservateur pour donner l’alarme en signalant un danger d’incendie. Je lui avais aussi soumis une idée qu’il ne manqua pas de réaliser. ; on venait de couvrir fâcheusement un certain nombre de tableaux du Louvre avec des glaces qui, reflétant les alentours ne permettaient plus de voir la peinture.

Mon Dorgelès arriva un jour devant Les Pèlerins d’Emmaüs de Rembrandt, tira de sa poche un flacon, une tasse et un blaireau, fit mousser le savon et après avoir noué une serviette à son cou, commença à blaireauter sa figure ; un gardien affolé courut chercher le brigadier qui croyant avoir affaire à un fou, lui demanda ce qu’il faisait là ; Roland lui répondit alors : «J'étais venu pour voir des tableaux, je ne trouve que des miroirs et comme je n'aime pas perdre mon temps, vous le voyez je me rase».

Très sérieusement, il me proposa un soir au Lapin Agile d’aller voler la Joconde, m’assurant que rien n’était plus aisé. A quelques temps de là on enleva effectivement ce tableau. J’étais en Provence à cette époque et je me demandais s’il n’avait pas mis à exécution son projet ; il n’en était rien, mais pendant plus de deux mois il fut surveillé par des anges gardiens qui ne le quittaient pas d’une semelle. Lorsqu’il s’asseyait à la terrasse d’un café, les deux guéridons voisins se garnissaient tout de suite de quidams dont la mise ne permettait pas de douter de leur honorable profession. Lui s’amusait à «changer de crémerie» pour les contraindre à faire quelques dépenses. Fort heureusement la Joconde fut retrouvée à Florence et repris sa place au Louvre.

Mais ses farces ont servi à quelque chose puisque l’on ne couvre plus les tableaux avec des glaces et les cadres sont mieux fixés au mur.

Dimanche dernier 16 mars, la causerie sur la musique à la TSF a porté sur Eric Satie et l’on a rappelé un mot de celui-ci à Ravel où il disait qu’il apprenait son métier de musicien à la Schola. Le fait est certainement exact car en 1910, je déjeunais avec le créateur des Gymnopédies et des Wagnéries Chaldéennes du temps du Sär Peladan. Notre repas à l’italienne chez le père Vincent, au Coucou, place du Calvaire, s’était prolongé devant un certain nombre de bouteilles de Freisa, d’Asti Spumante et de petits verres de Grappa, jusqu’au milieu de l’après-midi, puis nous continuâmes notre conversation dans mon atelier de la rue des Saules.

Satie était étourdissant d’esprit comme en conviendront tous ceux qui l’ont connu. Je lui montrais mes dernières recherches en peinture qui s’orientaient vers un métier que certains ne manqueront point de nommer académique, bien que je prétende m’être toujours tenu loin de ces messieurs de l’Institut, et les avoir combattus et abominés. C’est alors qu’il me dit «moi aussi je cherche à ne rien ignorer de mon métier de musicien, mon éducation ayant été fort négligée par moi-même, mais je suis maintenant les cours de la Schola Cantorum» ; je lui dis alors que je l’enviais de pouvoir rechercher des leçons de ceux-là qui avaient un enseignement traditionnel, que je voudrais bien pouvoir en dire autant pour la peinture, mais que hélas ! le métier de peintre tel qu’il pouvait être enseigné jusqu’à la fin du XVIII° siècle était perdu à tout jamais et que tous les peintres à venir seraient peu ou prou des autodidactes.

Je n’ai plus revu Satie jusqu’en 1920 à une séance de «musique d'ameublement» qui se donnait chez les Barbazanges, rue de la Boëtie en face de Saint Philippe du Roule ; une pièce de Max Jacob qui n’était au fond qu’un simple «canular» dans tous les sens du mot, car elle faisait bien l’effet d’un laxatif, était agrémentée (si j’ose dire) pendant les entr’actes d’une musique dite d’ameublement par Satie et quelques jeunes musiciens d’alors. Je sortis pendant un de ces entr’actes avec Lombard et en serrant la main à Satie je lui dis : «mon vieux je m'emmaître des forges ; je préfère aller dire bonsoir au bistrot du coin» ; il rigolait mais ne m’accompagna point.

Je crois que Satie aurait après 1910 fait une autre musique, si précisément à cette époque de jeunes admirateurs ne l’en avaient détourné et des éditeurs à la recherche de nouveauté ne lui avaient fait un relatif un pont d’or. Il y a cependant des dons certains dans sa musique, et parfois de belles parties dans Socrate par exemple. Mais comme beaucoup de nos contemporains le côté humoristique de l’art touchait beaucoup plus que la grandeur et l’émotion ce pince sans rire, sous son allure d’employé de banque poète, avec son lorgnon de travers, sa barbiche et son sourire malicieux. Il était tout désigné pour aller de pair avec Picasso, Max Jacob, Apollinaire.

Je veux aussi noter les réflexions que je pourrai faire sur tout ce qui intéresse mon métier et que j’estimerais devoir être utiles aux artistes qui viendront après moi.

A mon avis, on s’est beaucoup trop appuyé sur la définition de Maurice Denis, je l’ai de mémoire : «un tableau avant toute chose est une surface recouverte de couleurs en un certain ordre assemblées». D’où il s’ensuivrait au pied de la lettre, que la devanture d’un droguiste pourrait prétendre au titre de tableau. Ce qui paraîtrait excessif même au cubiste le plus convaincu.

Il voulait dire à une époque où le «Salon» et l’ «Institut» régnaient en maîtres absolus sur l’opinion du vulgaire et des sots, qu’un tableau doit avant tout être de la PEINTURE, ce mot étant pris dans le sens le moins accessible à tous.

Donc pour compléter la définition de Maurice Denis, je dirais que cette même surface pour être une œuvre d’art doit exprimer une sensation ou un sentiment, c à d une émotion ressentie par le peintre et transmise à un spectateur par le truchement d’un «sujet» composé dont tous les éléments sont «ordonnés» puissamment, (selon le mot de Delacroix) mais aussi «intelligiblement» n’est-ce pas.

C’est en vertu de ce qui précède que je pose comme un axiome que l’on doit condamner le cubisme et tous ses succédanés.

Il est vain d’épiloguer sur le «Sujet», il est bien entendu que le bœuf écorché est une grande et belle peinture, mais les Pèlerins d’Emmaüs qui, à ce point de vue ne lui sont pas inférieurs, me transportent dans le monde du Divin et touchent mon cœur alors que l’autre tableau émeut uniquement mon esprit et mes sens

De la nature du sujet dépend l’expression d’une œuvre. A mon avis il y a deux sujets : le premier qui est l’objet proposé au deuxième qui est l’artiste lui-même ; c’est de la collaboration de ces deux sujets que naît un nouvel objet, dans le cas qui nous intéresse le tableau, qui à son tour pourra devenir un sujet d’émotion pour le spectateur. Il est certain que le Campo Vacino de Corot est un sujet d’émotion aussi élevé que les joueurs de Cartes de Cézanne, que Don Quichotte de Daumier, que la lutte de Jacob et de l’ange de Delacroix, que la Création d’Adam au plafond de la Sixtine, que le Parnasse des Stanze, que la mise au Tombeau du Titien, les Noces de Véronèse, etc. Etc. Là est l’émotion qui n’est pas seulement sensorielle, celle que l’on rencontre encore dans le plus grand nombre des œuvres des peintres dignes de ce nom. On me dira que tout cela est de la littérature ; peut-être, mais dans les élucubrations de tous les assoiffés du génie c’est aussi de la littérature et de la pire. Toutes les œuvres désossées dont les éléments épars veulent figurer un tableau, ne visent qu’à la décomposition, à l’amorphisme et même lorsqu’elles ont passé par un œil de peintre, elles ne sauraient représenter un objet, ni un sujet, ni à fortiori une émotion. Donc ô peintre ! si tu es un peintre ainsi que le veut la définition de M. Denis, il te conviendra avant d’entreprendre un tableau d’y avoir été déterminé par une émotion, qu’elle te soit donnée directement par la Nature, qu’elle te soit imposée par une inspiration venant directement de ton cœur ou par la vision plastique suggérée par le récit d’une scène d’origine historique ou littéraire.

Dans les deux premiers cas, je ne saurai te donner un quelconque conseil, à toi de composer ton tableau comme le dictera ton génie ou ton talent. Tu peux ordonner une nature morte comme Chardin, comme Desportes ou comme Cézanne ou comme un japonais. On t’aura dit à l’école que la composition doit être pyramidale, n’en crois rien et ne te fie qu’à ton humeur ou à ta fantaisie. J’ai entendu dire par un peintre qui cependant n’était pas tout à fait un sot que les Lances de Vélasquez étaient mal composées que cela faisait deux tableaux dans un seul cadre. C’est ne rien comprendre à l’expression d’un sujet. A ce propos, relire dans le Journal de Delacroix ce qu’il dit sur l’apostrophe de Mirabeau au marquis de Dreux-Brézé et sur l’organisation plastique de cette scène. La composition devient une nécessité absolue lorsqu’il s’agit de peindre un mur à l’huile, à la cire ou à la fresque.

A propos de ce dernier procédé, j’ai consacré une causerie sur la composition des esquisses et des cartons lors des conférences que j’ai faites à l’Ecole des B.-A. du Caire en 1936 et qui ont été éditées par les soins du ministère de B.-A. d’Egypte en français et en arabe.

Je m’adressai ainsi aux élèves : «Vous ne sauriez vous mettre à l’œuvre sur le mur sans savoir très exactement tant au point de vue de la composition, du dessin et des volumes, qu’au point de vue de la couleur ce que vous allez faire et vous ne prendrez en main vos pinceaux qu’au moment où vous verrez dans votre esprit la fresque telle qu’elle sera définitivement».

Ce que je disais pour la fresque est valable non seulement pour la décoration sur toile marouflée ou pour la peinture à la cire, mais aussi pour toute scène imaginée sur une toile de chevalet quelles que soient ses dimensions. Comme je me propose de recopier tout l’enseignement de la fresque, il est inutile de faire double emploi et je renvoie le lecteur à la quatrième des cinq causeries.

Entre temps je veux poser noir sur blanc tout ce que l’exercice de mon art pendant 50 années et plus m’a appris sur la technique de la peinture à l’huile. Parlons d’abord de la préparation de la toile.

Il faudra choisir une toile solide plus ou moins épaisse selon ton goût propre et aussi en raison des dimensions du tableau ou du mur qui doit la recevoir. Je conseille la préparation à la colle de peau. Cette colle est en vente dans le commerce soit en baquet toute prête ou, ce qui est mieux en tablettes de colle Totin. Ces tablettes de colle Totin doivent être mises à l’eau froide dans une grande terrine pendant deux jours pour qu’elles gonflent en absorbant une partie de l’eau. A ce moment, vous jetez la colle à raison d’un kilog par cinq litres d’eau très chaude (il faut se garder de laisser bouillir l’eau). Lorsque la colle est fondue vous ajoutez deux kilogs de blanc d’Espagne ou de Meudon et vous les faites dissoudre complètement. Avec une grosse brosse de peintre en bâtiment, vous étendez le liquide sur la toile et vous laissez sécher. Alors vous passez la toile au papier verre très fin, et vous recommencez à étendre de nouvelles couches de blanc deux ou trois fois, laissant sécher et passant le papier verre à chaque opération. Il ne faut pas négliger de verser 3 gouttes de formol pour éviter la putréfaction. Il n’est pas mauvais pour les toiles de petites ou moyennes dimensions d’ajouter 10 grammes de glycérine.

Pour une composition un peu importante par le sujet je ne saurais trop recommander de monter l’esquisse en couleurs, de préparer un carton en noir et blanc où il est loisible de se reporter dans le cours de l’exécution ; il est bon après l’avoir redessiné sur la toile de préparer toutes les figures en camaïeu ainsi que l’on opère pour la fresque et, ce qui est encore préférable, peindre toute la toile à la détrempe très légèrement dans le ton de l’esquisse. Notre époque en facilitant ce qui paraît être un travail matériel inutile, nous rend un bien mauvais service. Je m’accuse moi-même d’avoir souvent sacrifié cette technique au besoin ou au désir d’aller plus vite, toujours plus vite ! O siècle de la vitesse que de maux sont commis en ton nom.

Je me félicite d’avoir passé par des ateliers de décorations de théâtre où les traditions n’étaient pas toutes oubliées, il y a 50 ans de cela, ce qui me permet aujourd’hui de donner ces conseils à des peintres qui par l’expérience acquise pourront à leur tour les compléter pour le plus grand bien des artistes qui leur succèderont ; ainsi peut-être pourra-t-on retrouver ce métier de peinture à l’huile, perdu depuis David qui a inauguré ce que l’on devait appeler «la peinture directe».

Ayant préparé de la sorte une toile de 100, j’eus l’idée d’y appliquer un vernis à peindre et, l’ayant laissé sécher, je fus ravi d’aise en voyant mon ciel qui avait toutes les qualités de fluidité et d’intensité des ciels du Titien et du Véronèse. Par un scrupule imbécile je pensais parvenir à lui conserver ces qualités en échantillonnant mes tons, quelle erreur ! Je n’y pus jamais parvenir et mon ciel bien que n’étant pas bouché n’approchait nullement de l’éclat que j’aurai dû lui conserver.

Lorsque j’avais 10 ans je reçus du Petit Noël une boite de couleurs à l’huile ! A l’intérieur se trouvait une méthode, que je n’ai pas conservé hélas, par Goupil ; il y avait dans ce petit opuscule un certain nombre de conseils et de procédés pour le broyage des couleurs et pour leur mélange qu’il serait bon de retrouver et d’appliquer. Nous savons tous par ouï dire qu’autrefois les huiles étaient rendues siccatives par leur exposition à la lumière du jour et que devenues vieilles elles étaient léguées par les maîtres peintres comme un bien très précieux. Nous savons aussi que l’on débutait dans l’atelier par le broyage des couleurs. Ce que nous ignorons c’est le degré de fluidité, ainsi que l’huile ou le vernis employés à chaque étape de l’exécution du tableau. Nous savons cependant que le Titien recommandait de faire un lit épais de la peinture dans les grandes lumières et de glacer dans les ombres. Oui, mais la façon de poser ces glacis ? Voilà encore une partie du métier parmi les plus importantes que nous ignorons complètement.

Je préconise l’emploi de la toile absorbante car de cette façon l’excès d’huile ou de liquide étant absorbé la peinture gagne en solidité et noircira moins. Cependant il faut poser en principe que toute peinture à l’huile noircira. Il faut se souvenir de ce qu’étaient il y a 50 ans les toiles de Monet et combien elles ont noirci (dans ce cas c’est grisé qu’il faudrait dire) elles ont perdu l’éclat qui constituait une grande partie de leur charme.

C’est pourquoi je pense qu’il convient d’assurer un bon squelette à son œuvre. Certes, si le Titien, si le Tintoret, si le Véronèse lui-même pouvaient revoir leurs tableaux, ils pleureraient. Mais aussi après avoir donné ce tribut à leurs regrets, ils se féliciteraient d’avoir avant toute chose appuyé leur émotion sur une construction solide que le temps ne pourra abolir et qui conservera toujours sa grandeur, jusqu’au jour de la mort qui atteindra fatalement l’œuvre des hommes, tout comme elle a eu raison même des beaux vieillards.

Pour les œuvres de dimensions moindres, je préconiserai la peinture sur papier de chiffon non préparé que l’on maroufle ensuite sur carton, sur bois, sur contreplaqué ou sur isorel.

Maroufler de préférence à la céruse car l’on obtient ainsi une peinture qui ne peut être attaquée par les vers du bois qui s ‘arrêteront dès qu’ils parviendront à la céruse qui, ayant complètement séchée devient dure comme de la pierre. Pour ma part, j’ai utilisé les papiers de Montval que fabriquait Gaspard Maillol, à la forme, avec d’anciennes voiles lavées à grande eau et débarrassées du sel qu’elles pouvaient contenir. C’est son oncle le sculpteur qui l’avait encouragé dans cette fabrication ; il a cédé ses procédés à Montgolfier qui je l’espère, les reprendra dès que les difficultés résultant de la dernière guerre le permettront.

Il ne faudrait pas croire que je suis l’inventeur de ce subjectile ; il a été utilisé par bon nombre de Hollandais (on avait d’excellents papiers en Hollande), j’ai eu l’occasion de le vérifier et la leçon d’anatomie de Rembrandt (celle qui a souffert d’un incendie) a été peinte ainsi ; Delacroix, Corot, d’autres encore ont souvent peint sur papier ; cette manière était recommandée aux peintres qui voyageaient, ils pouvaient ainsi emporter un grand nombre de papiers, et une fois peints, les séparaient par le papier «Joseph». Comme on ne trouve plus celui-ci dans le commerce, je préparais des papiers ordinaires en les couvrant d’un côté d’un enduit de cire dissoute dans l’essence de pétrole : c’est le même enduit dont je me sers pour vernir mes tableaux à la cire. Voici comment je le prépare. Tout d’abord j’achète de la cire pure chez un cirier (rue de la Verrerie à Paris). Ne jamais acheter chez un pharmacien ou chez le droguiste de la cire vierge (au point de vue légal cela peut vouloir dire vierge de cire) car c’est tout simplement de la paraffine qui jaunit très rapidement. Cette cire pure vendue en plaques rondes, je la réduis en petits morceaux en faisant des copeaux au couteau. 3 ou 4 de ces plaquettes suffisent ; les ayant placé dans un bocal en verre je les recouvre avec de l’essence minérale (ne jamais se servir d’essence de térébenthine) et j’attends après avoir bouché le bocal que la dissolution de la cire soit complète (environ 36 heures). Nous avons alors une pâte qu’il est aisé d’étendre avec une brosse plate (queue de morue) sur la peinture en ayant soin de bien recouvrir toute la surface de haut en bas, de gauche à droite à plusieurs reprises pour éviter des stries qui seraient toujours trop visibles. L’on voit alors toute la surface comme si elle était embuée, elle ne miroite plus. Laisser l’essence s’évaporer, cela demande 2 ou 3 jours. Avec une brosse à chapeaux et ensuite avec une flanelle de laine on lustre toute la surface dans tous les sens en ayant bien soin de terminer de haut en bas ainsi qu’on a fait en passant la cire. L’on obtient ainsi un vernis mat encaustiqué. Il faut prendre une précaution pour éviter que des amateurs bien intentionnés ne vernissent par la suite le tableau avec un vernis à l’alcool. Derrière la toile ou le panneau indiquer que le tableau a été encaustiqué, faute de cela, il arriverait ce qui est arrivé pour plus d’un Gauguin (qui utilisait ce procédé), on dénaturerait complètement l’œuvre. Derrière mes tableaux, j’imprime avec un tampon de caoutchouc : Tableau encaustiqué. Ne pas le vernir, lustrer en frottant de bas en haut avec un chiffon de laine.

Malgré cette précaution il est arrivé qu’un amateur hollandais ayant confié une de mes natures mortes à un encadreur qui ne connaissait pas le français, celui-ci après avoir encadré le tableau le vernit par-dessus mon encaustique. L’amateur me rapporta le tableau pour que je fasse disparaître le fâcheux vernis, et cela ne me fut pas commode ; j’y parvins cependant et cirai de nouveau la toile. S’il est besoin de nettoyer le tableau encaustiqué, passer sur la surface avec les plus grandes précautions des tampons d’ouate garnis d’essence minérale (pas de térébenthine) de façon à ne pas atteindre la peinture elle-même, laisser sécher pendant quelques jours et ré-encaustiquer ensuite comme je le dis plus haut.

Lorsqu’on entreprend un portrait je pense qu’il est nécessaire d’en étudier le dessin au crayon sur un papier qui restera comme témoin à côté de vous lorsque, l’ayant reporté sur la toile, vous peindrez sur votre camaïeu. Il sera bon de vous référer à lui lorsque vous vous éloignerez du dessin primitif.

Je n’ai pas l’intention de vous enseigner l’esthétique c’est purement affaire à vous, je vous livre seulement les réflexions que j’ai pu faire au cours de ma vie de peintre, mais uniquement sur le métier et les procédés.

On naît peintre de talent simple ou grand ou peintre de génie, il est impossible à un professeur de donner ce que la nature a refusé. Je sais hélas trop peu de choses du métier de peintre, je n’ai aucune honte à l’avouer ; ceux qui prétendent le connaître entièrement aujourd’hui sont tout simplement ou des menteurs ou d’orgueilleux imbéciles. Bouchez vos oreilles lorsqu’ils vous affirmeront de telles sottises et moquez-vous de leurs conseils comme vous pouvez vous moquer des industriels qui prétendent vous enseigner le dessin en un certain nombre de leçons ainsi qu’ils l’affirment avec croquis à l’appui, à la 4° page des journaux.

Si chemin faisant il me revient à l’esprit quelque recette utile, je ne manquerai pas de vous en faire part. Pour l’instant je vais vous parler d’un métier que je me flatte de connaître ayant exécuté d’après un traité fort complet du 14 ° siècle, le Livre de l’Art de Cennino Cennini plus de 500 mètres carrés de peinture à la fresque.

Pour rendre plus accessible les écrits du vieux peintre florentin, j’ai écris un cours en cinq causeries, me servant aussi de remarques pertinentes de Paul Baudoin qui après Victor Mottez (traduction du Livre de l’Art), a exécuté très peu de temps avant Piot, au XX° siècle, des fresques à Rouen et à Paris.

Dans une première causerie, je me livrais à des considérations générales sur la peinture à la fresque :

Le nom fresque a été donné à une peinture à l’eau exécutée sur mortier frais, du mot italien a fresco qui est un diminutif de pittura al fresco (peinture sur le frais).

C’est donc à tort que l’on a désigné sous ce nom des peintures décoratives du XIX° siècle sur toiles marouflées ou exécutées à l’huile et parfois à la cire sur un mur sec. Il ne faut pas s’en étonner outre mesure, ne parle-t-on pas couramment d’un poème, d’un livre, d’une musique où l’auteur a brossé une large fresque ! !

Cette imprécision dans les termes n’a rien d’étrange à notre époque.

Avant mon voyage en Haute Egypte, je croyais que le procédé de la fresque était connu il y a 6000 ans dans la vallée du Nil. A la vérité, je n’ai rencontré que des peintures à la détrempe d’œuf sur un enduit de mortier très fin analogue à celui de la fresque, mais les tons étaient passés à sec. Il semble que le procédé à la fresque a été connu en Crète ; mais très certainement à Mycènes où j’en ai pu voir des fragments décoratifs qui ont résisté aux intempéries, ce qui leur donnerait à peu près 3000ans d’existence ce qui n’est pas si mal.

Par un heureux hasard, un maçon ayant crépi son mur tout fraîchement eut l’idée de le peindre avec une eau chargée d’ocre qui se trouvait là ; enchanté par la vue de la belle couleur des murs de sa maison lorsque l’enduit eut séché, il appliqua sans doute cette nouveauté aux habitations qu’il construisit par la suite en utilisant les différentes couleurs mises à sa disposition par la nature, c’est-à-dire tous les oxydes de fer et la chaux dont il se servait déjà.

La peinture à la fresque naquit sans doute ainsi, comme il en est arrivé pour la plupart des grandes découvertes humaines. Comme un bonheur n’arrive jamais seul, il put se rendre compte que les murs ainsi colorés, en outre de la satisfaction qu’ils procuraient à ses yeux et à son esprit résistaient mieux aux intempéries.

Et ce sont là les deux vertus incomparables de la peinture à la fresque : couleur dont aucun procédé ne peut concurrencer la fraîcheur, durée presque illimitée de l’œuvre qui ne disparaîtra qu’avec le mur.

Cette technique, à ma connaissance, n’a pas été employée par les Egyptiens ainsi que je viens de dire plus haut. Mais par la Crète, par la Grèce, le procédé fut importé en Italie qui a conservé les décorations les plus importantes que nous ait léguées l’antiquité Méditerranéenne, et ceci grâce à l’éruption du Vésuve qui en ensevelissant Pompeï sous la cendre, pendant près de 1700 ans a protégé des invasions barbares, de la malice des hommes et de leurs modes impitoyables, les plus anciens témoignages de la peinture murale.

Byzance maintenant la tradition jusqu’au 15° siècle, la transmit aux autres pays chrétiens d’orient en Europe. Par l’église orthodoxe, les peintures murales étaient réservées aux basiliques les moins fortunées ; leurs rivales, les mosaïques, plus dispendieuses étant l’exception.

Il est probable, nous n’en avons aucune preuve cependant, que les villas et les églises gallo-romaines étaient décorées par ce même procédé, les peintures murales du XII° et XIII°

qui subsistent permettent de l’affirmer. Les Imagiers, souvent des moines ou des clercs, se rendant de moutiers en château ont permis au flambeau de ne pas s’éteindre.

Les églises romanes étaient entièrement peintes à fresque ; si les églises de style ogival n’ont couvert d’éléments décoratifs que les piliers, les chapiteaux, les nervures et les voûtes, c’est que la muraille s’ouvrait sur le ciel par de grandes verrières.

C’est à ce moment que l’Italie va faire triompher la Fresque et du XIV° au XVI° siècles en une série ininterrompue, des centaines de décorations dans les églises, dans les palais publics, dans les demeures princières, sur les murs, sur les portes des cités, nous proposent les plus beaux exemples de ce que peuvent produire le génie ou le talent des artistes, lorsqu’ils sont conduits par une technique immuable, à la fois traditionnelle et pleine de souplesse dans son emploi, qui permet à l’émotion éprouvée chaque jour et à chaque minute de l’exécution, de s’appuyer sur une construction patiemment élaborée.

Par quel miracle tant de muraille ont-elles pu être superbement décorées par des centaines de peintres nés dans toutes les cités de la péninsule ? Comment les chefs d’Ecole guidés par leur génie et formant des lignées d’artistes à leurs images, à peine légèrement décolorée, peuvent-ils s’exprimer avec le plus grand talent ?

Une des principales raisons fut la glorieuse vie du saint homme d’Assise, le doux Saint François qui apporta avec l’amour de toutes choses de la nature l’occasion de les représenter plastiquement. Il meurt en 1226 et très peu de temps après sa canonisation, les bons Pères franciscains vont élever la basilique et demanderont à Giotto d’en décorer les murs pour magnifier les belles histoires de la vie du Saint. Quels heureux effets devaient en résulter.

Les moines byzantins, bien qu’ils fussent les héritiers directs des artistes grecs, se bornaient à illustrer les scènes de l’Ecriture Sainte selon les canons dont ils ne pouvaient s’éloigner : les acteurs des drames sacrés avaient une place assignée, des types, des vêtements, des attitudes, des couleurs mêmes, fixés une fois pour toute par la tradition séculaire.

Giotto eut la bonne fortune d’avoir à composer des scènes de la vie quotidienne, d’imaginer des gestes familiers répondant aux nécessités de sujets qui n’avaient jamais été traités et où les visages, les costumes devaient être choisis parmi ceux de ses contemporains. Ceux-ci possédaient la tradition orale de faits relativement récents, quelques-unes même pouvaient avoir connu les acteurs de ce nouvel évangile Margaritone d’Arezzo avait même laissé des effigies du Saint qu’il avait vu de ses propres yeux.

Bien servi par son Génie et mieux encore que Cimabue, Giotto sut réaliser de façon définitive toutes les parties du programme donné, résoudre les nouveaux problèmes qui étaient posés. (A suivre depuis le 1° alinéa de la page 4 des causeries sur la fresque, éditées au Caire, jusqu’au point final de la page 45, en observant les corrections marginales).

Bien que je risque de me voir traiter de radoteur en revenant sur les idées qui me sont chères, je veux retranscrire des réponses faites jadis à des enquêtes ; entr’autres celles sur la supériorité du sujet dans l’œuvre d’art, adressée à M. Guillaume Janneau en août 1924.

Il n’est pas douteux que M. Maurice Denis est dans le vrai en estimant que l’œuvre d’un grand peintre atteint les plus sublimes sommets lorsque son esprit est exalté par un sujet «noble» ainsi que l’on disait au début du siècle qui a précédé le nôtre.

L’exemple choisi par lui est typique ; de même plus près de nous, il est certain que l’émotion contenue dans les Massacres de Scio est d’une qualité plus haute que celle de la nature morte au Homard du legs Moreau-Nélaton.

Une «Maternité» quelle que soit l’élévation du sentiment qui l’inspire, n’égalera jamais une Madone de Duccio tenant l’enfant Jésus dans ses bras.

Il est un axiome indiscuté : «le contenant est toujours plus grand que le contenu». Qui pourrait en un siècle où l’on accepte que les vérités mathématiques, trancher définitivement le différent qui divise les artistes depuis le triomphe des théories réalistes et naturalistes, un peu périmées, datant de 1850.

A cette époque, les peintres las de voir les sujets «nobles» maltraités par l’Académie qui ne savait plus peindre et qui ne pensait pas noblement, affirmèrent que seule la qualité de la peinture importait, et que la représentation directe d’un objet était un motif d’art se suffisant à lui-même.

Cela est devenu pour nous une vérité de la Palisse. Mais si bien que de surenchère en surenchère on est arrivé à la suppression totale de l’objet, le but poursuivi par certains peintres (fort défendu littérairement, et donnant lieu à quelle littérature !) ne dépassant guère celui du droguiste combinant les volumes et les couleurs de sa devanture.

Ainsi, il a été prouvé par l’absurde que l’artiste avant toute chose devait être doué d’un œil de peintre. Je suis étonné qu’une telle proposition ait nécessité tant de luttes et un tel déluge de mots. Cependant cette opinion a prévalu à un point tel qu’aujourd’hui l’on a remplacé un poncif par un autre, mais au fond des choses «l'Ecole»est toujours «l'Ecole» même lorsqu’elle émigre de la rue Bonaparte vers Montparnasse ou Montmartre. Les modèles de la Place Pigalle font faillite au moment exact où les épiciers s’enrichissent grâce aux pommes de Cézanne.

Et puisque je prononce le nom de Cézanne, comme il a été mal compris ! comme on a défiguré tous ses mots ! Comme on les a pressurés pour tenter d’en extraire le vide ! Funeste manie des niveleurs que la grandeur offusque.

Cézanne a dit et on l’oublie trop volontiers : «un art qui n'a pas l'émotion pour principe n'est pas un art» Il parlait de l’émotion directement éprouvée devant un des motifs que lui offrait la nature, mais à son insu (est-ce bien à son insu ? relisez le magnifique livre de notre grand et cher Joachim Gasquet).

Une nouvelle émotion cérébrale celle-ci, venait se superposer à l’émotion purement visuelle. Il choisissait et son esprit développait un grand sujet : c’est ainsi que devant la Sainte Victoire, il ne cessait de penser aux Teutons défaits par Marius dans ces plaines riches des meilleurs blés du monde, dominés par ces belles lignes de montagnes où se retrouvent l’ordre et la mesure enseignés par les Grecs et les Romains qui les ont nommés l’Olympe de Trets, le Mont Aurélien.

Les peintres uniquement réalistes (et même surréalistes n’est-ce pas) ont satisfait le besoin actuel de paresse d’esprit. Il faut qu’un amateur puisse dire après un seul coup d’œil donné à un tableau, c’est de untel, et jeter négligemment les mots «Cézanne», ambiance, respect des valeurs, luminosité, volume, etc. Cela vaut tant !

Il est nécessaire de s’attarder devant le plafond de la Sixtine, les Chambres du Vatican, les Tintoret de l’Ecole Saint Roch, La lutte de Jacob et de l’Ange à Saint Sulpice, les pèlerins d’Emmaüs du Titien ou de Rembrandt au Louvre, avant d’en goûter, non seulement le charme de la chose peinte, mais aussi et par-dessus tout, les émotions profondes que ressentiront ceux qui rediront après le poète :

«Car c'est vraiment Seigneur, le meilleur témoignage

Que nous puissions donner notre dignité

Que cet ardent sanglot qui roule d’âge en âge

Et vient mourir au bord de votre éternité ! »

Les luttes et les triomphes du réalisme n’ont point fait déchoir le grand et le noble sujet, n’est-ce pas Chassériau, Puvis de Chavannes, Paul Gauguin !

C’est pour M. Maurice Denis un titre à notre reconnaissance de l’avoir affirmé dans son œuvre peinte et dans ses écrits.

Pour me résumer, je dirai volontiers avec Pascal : «Qui veut faire l’Ange fait la Bête» (Lorsque les ailes font défaut, c’est ainsi qu’il convient de l’entendre). Mais, parlant mathématiquement : la réciproque n’est point vraie et qui consent à faire la bête ne fera jamais l’ange.

Un architecte de Nice que j’eus l’occasion de connaître lorsque je peignis deux fresques sur les murs de l’école Bischoffsheim me contait qu’un de ses clients aurait désiré faire exécuter par Matisse une grande décoration dans la villa qu’il faisait construire. L’architecte ayant été reçu par l’artiste lui demanda le prix qu’il demanderait pour son travail. Il reçut la réponse suivante : «Voici une toile de 8, elle vaut 50 000 francs, une simple règle de trois vous donnera la somme que je devrai recevoir». La toile de 8 mesurant 46 centimètres sur 38, cela aurait donné 290 000 francs au mètre carré, soit la bagatelle de 29 millions d’avant 1914 pour cent mètres carrés. Inutile de dire que l’Américain n’insista pas.

Vers 1907, Matisse a exécuté 3 panneaux décoratifs pour les paliers successifs d’un escalier d’un hôtel particulier ; il m’expliquait que le plus agréable était destiné au premier étage, et le moins bien venu au dernier, il ne se doutait pas qu’en agissant ainsi il faisait une farce d’un goût déplorable à celui qui devait escalader le troisième.

Il me vient à l’esprit que j’ai à peine cité le nom de Pierre Paul Plan qui fut cependant d’un caractère fort original, ami de Paco Durrio et de Charles Morice, pendant de longues années et avec qui il se fâcha pour des causes les plus futiles qu’on puisse imaginer.

Ce grand diable de genevois dont la face maigre au nez proéminent s’ornait d’une moustache et d’une mouche qui évoquaient irrésistiblement l’aspect Napoléon III avait une forme d’esprit d’une telle causticité qu’il se fit le plus grand nombre d’ennemis possible.

Il débuta dans le journalisme au Temps à l’époque des troubles du quartier Latin. Ayant assisté aux premières scènes d’émeute, Hébrard le chargea de suivre cette affaire, et cela l’amena à se présenter à l’Hôtel Dieu où l’on avait hospitalisé des blessés qu’il voulait interroger. Les policiers voulurent tout d’abord s’y opposer, puis durent céder mais l’ayant suivi à la sortie ils l’assommèrent sur le quai où il fit le mort et quelques minutes après, il revenait à l’Hôtel Dieu en qualité de malade.

On lui dépêcha le commissaire de police du quartier qui lui fit raconter toute son histoire en lui témoignant un bienveillant intérêt, puis lui fit signer une déposition que le blessé encore étourdi approuva sans la lire. Mal lui en prit car le digne représentant de la loi lui faisait dire qu’il avait insulté les argousins. Cela fit toute une histoire avec son journal ; heureusement, le directeur de l’Hôtel Dieu le garda en qualité de malade jusqu’au jour où les troubles ayant pris fin, les esprits moins échauffés, la police daigna l’oublier !

Il fut par la suite choisi par le Temps comme correspondant à Rome où il habitait Via del Babuino où nous allâmes le voir avec Dufrénoy. La maison tenue par sa femme Marie Alix était accueillante et arrangée avec un charme très artiste. C’est là que nous vîmes Mgr Duchesnes, prélat onctueux et d’une finesse pleine de bonhomie ; grâce à lui, nous pûmes voir les appartements Borgia au Vatican, nous n’avions plus d’ambassadeur auprès du Saint Père, grâce au petit père Combes, et les Français n’étaient pas toujours bien reçus s’ils ne montaient patte blanche. C’est Mgr Duchesnes qui disait en parlant de la mort du Cardinal Mathieu :

«Ci-gît le Cardinal Mathieu

S’il est au ciel il croit en Dieu».

Pierre Paul Plan venait de faire éditer par l’Imprimerie Nationale une étude fort complète sur les textes de Rabelais ; il eut besoin de l’exemplaire unique du Pantagruel de Dresde et la bibliothèque de cette ville voulut bien le communiquer.

Il mit à profit cette générosité en photographiant l’exemplaire unique et le faisant reproduire en «fac similé» ; on en fit un tirage limité, qu’il dédia assez ironiquement au conservateur de la bibliothèque.

Abel Lefranc l’ayant qualifié d’autodidacte dans un de ses articles, un peu plus tard, Plan lui renvoya la balle en le traitant d’hétérodidacte.

Ces messieurs de l’Institut ne sont pas tendres pour ceux qui ne doivent rien à leur enseignement ; il en fut longtemps ainsi pour Mario Meunier dont l’hellénisme est tellement étranger à leur pédantisme. Les Pions de l’Université et les critiques nourris du lait un peu suri de l’Ecole du Louvre, ne voient en tout que littérature ou matière à littérature, il n’est pas un seul d’entre-eux qui soit poète ou qui entend la poésie ; je mets bien au-dessus d’eux un P.P. Plan, un Léo Larguier, un Charles Morice.

Messieurs les conservateurs s’avisèrent un jour de découvrir les peintres de la réalité et mirent sur le même plan un Louis Le Nain et un de La Tour, cela représente un défaut d’adaptation de l’œil et de l’esprit. Le peintre des paysans du XVII° siècle doit être situé par rapport aux peintres des effets de chandelle, tout comme Verlaine si on veut lui comparer François Coppée.

Trop indépendant d’allure, Pierre Paul Plan ne pouvait réussir dans le monde diplomatique de Rome et le Temps le rappela à Paris. Dégoûté du Journalisme, il ne consentit plus qu’à prendre une place de correcteur à l’imprimerie du Matin. Lisant un jour dans l’article d’un de ces messieurs : «Comme Briarée qui reprenait des forces en touchant terre...», il retourna le papier à son auteur, écrivant en marge : «Monsieur veut peut-être dire Antée ? ...» le folliculaire mit un simple «oui» rageur en face de la demande.

Il fit enfin quelques reportages au Journal des Débats cependant qu’il publiait en l’annotant une copieuse correspondance de Calvin.

Au Lapin Agile, je rencontrais aussi Chaffiol Debillement, l’auteur des poèmes les «Miroirs ternis» et aussi après la guerre de la Bataille des Changes, ainsi que Seheur qui à cette époque fabriquait des miroirs dont le dos s’ornait d’une réclame. Dans ce même atelier de la rue Caulaincourt il se mua en éditeur et c’est pour lui que j’ai illustré de lithographies le beau livre de Paul Arène : Domnine.

Seheur rappelait assez bien l’ogre tel que je me le représentais dans ma plus tendre enfance. La graisse transsudait par tous ses pores, c’était un ogre, mais un ogre hilare.

Ce qu’il pouvait engloutir était inimaginable. En sus du repas du Lapin Agile, lequel pour 2 francs nous offrait un potage, 4 hors-d’œuvre, un gros plat de viande et légume, p. ex. : choucroute avec saucisson et jambon entier ou gigot dont on pouvait reprendre à volonté, salade, fromage, fruits, vin à indiscrétion et avec le fromage un verre de Mercurey. Un gros appétit tel que le mien à cette époque y trouvait de quoi se satisfaire amplement ; cependant, outre cela Seheur un soir prit en supplément une livre de beurre, une boite de maquereaux du capitaine Cook, un grand saladier de pommes de terre à l’huile et au vinaigre, une entrecôte de 4 f 50 (ceci en 1908), un fromage de camembert ; à deux heures du matin je le retrouvai avec sous le bras, un pain de 4 livres qu’il avalait tout sec, morceau par morceau.

Hé ! bien cet ogre fut fait prisonnier en 1914, ses amis civils lorsqu’ils apprirent sa détention lui envoyèrent tant de colis qu’il put se sustenter convenablement et sauver de la faim cinq de ses codétenus. Parmi eux, se trouvait Mario Meunier, qui lui, fut envoyé dans un camp de représailles où il souffrit mille maux. La Croix-Rouge de Genève réussit à le sauver en obtenant son internement en Suisse jusqu’à la signature de l’Armistice.

Seheur lors de son premier mariage avec une bonne petite bourgeoise (cela ne pouvait coller évidemment) enterra sa vie de garçon chez Callé, qui à son habitude, avait voilé toutes les ouvertures, si bien que vers les onze heures du matin, le chaud de vins se faisant ouvrir pour récupérer ses bouteilles vides, lui rappela qu’il devait convoler devant le Maire à dix heures ;

Entièrement nu, il se rhabilla en toute hâte et dévala vers la mairie où il trouva les gens de la noce furieux, la mariée en larmes et l’officier d’Etat Civil fortement courroucé, ne lui cachant pas sa désapprobation. L’union se trouva prononcée malgré tout, mais ne dura guère comme on peut l’imaginer.

Tous ces souvenirs me reviennent peu à peu. Il en est ainsi pour tous mes anciens camarades qui ont œuvré dans la littérature. Dorgelès, Carco, publient leurs mémoires. A notre âge – ainsi que le disait à Vigny qui lui demandait sa voie, je ne sais plus quel académicien, - on ne lit plus, on relit. En vérité on radote plus ou moins et je n’échappe pas à la loi commune. J’avais projeté d’éditer un album de lithographies que j’aurais intitulé : «Mes amis les poètes». Mais ces messieurs ne surent trouver une journée à sacrifier pour venir poser devant moi. Ils disposent de moins de loisirs que n’en avait Louis XIV qui, sans abandonner les affaires de l’Etat, trouvait le moyen de poser longuement devant peintres et sculpteurs. Est-ce que cela ne situe pas notre époque ! Ce n’est plus celle des où les quatre amis dont parle La Fontaine au début de sa Psyché pouvaient donner toute une journée aux champs ou à la rigolade ! «Chi va piano, va sano, et chi va sano va lontano». Ce n’est pas la formule de notre temps !

En 1929, à une enquête sur Delacroix à l’occasion du Centenaire du Romantisme, je répondais : «Ceux qui ne déchiffrent pas aisément la pensée de l'homme dans son œuvre peinte ont lu avec étonnement dans son journal combien son art lui paraissait étranger aux doctrines romantiques».

Amaury-Duval, confirme ce jugement en rapportant une conversation qu’il eut avec Delacroix lors de l’exécution d’un concert Berlioz ; il disait en réponse à une question du jeune peintre :

«On nous a souvent comparé,

Mais je n’ai mérité

Ni cet excès d’honneur, ni cette indignité ».

Ses contemporains, et aujourd’hui encore nombre de critiques et d’artistes ont confondu la fougue naturelle à un tempérament vibrant de lyrisme, avec une exaltation désordonnée ou qui veut paraître telle.

La coupole de la bibliothèque du Sénat à mon avis son œuvre décorative la plus achevée me permet d’affirmer qu’il fut l’égal des plus grands de la Renaissance, non seulement du Tintoret dont il paraît être le frère à trois siècles de distance, mais aux plus classiques, à Raphaël lui-même. Le Raphaël du Parnasse, de la Messe de Bolsène, de l’Incendie du Borgho, de l’Ecole d’Athènes enfin. Nous rencontrons chez lui les mêmes principes de l’ordre : Hiérarchie, Subordination, Convenances. Ces vertus majeures mettent en relief le génie du coloriste qui ne connaît point de détracteurs.

Si paradoxal que cela puisse paraître aux yeux des critiques superficiels, tous les décorateurs, de Chassériau à Puvis de Chavannes, de Paul Gauguin à Maurice Denis ont à son exemple «ordonné avec puissance» ainsi qu’il disait lui-même. Chose que le père Ingres ignorait absolument ; on peut s’en convaincre dans l’Age d’Or au château de Dampierre, où toutes les figures sont des dessins recherchés dans ses cartons et assemblés tant ben que mal ; des figures qu’il avait recouvertes ont remonté et on les voit réapparaître sous les couches supérieures. C’est donc au nom d’Ingres que j’accolerais l’épithète de Romantique et je m’obstine à penser que Delacroix est un pur classique.

Le virus du Romantisme nous le retrouvons aujourd’hui chez Picasso, et tous les cubistes, sans oublier les surréalistes et leurs succédanés. L’avenir jugera plus sainement de toutes ces balivernes et les traitera à leur tour de vieilles perruques.

Certes je suis bien loin de mépriser le romantisme et les romantiques lorsqu’ils se nomment Berlioz ou Victor Hugo, mais mon goût se porte de préférence vers les Classiques, Gluck ou Racine.

Est-ce le goût du classicisme qui m’amène à parler de Lourmarin et des amitiés que j’ai pu rencontrer dans son château en cet été de 1947 passé non loin de là à Cadenet ? Oui car ici «tout n’est qu’ordre et beauté, luxe, calme et volupté ».

Dès ma plus tendre enfance le nom de Lourmarin m’était familier ; là s’était retiré mon grand-père, là mes tantes furent receveuses des postes, là ma grand-mère mourut en 1875. A l’âge de 10 ans, j’avais même copié un petit paysage d’une dame peintre du cru, avec des couleurs sans danger que j’avais broyées à l’huile d’olive et qui ne voulurent jamais sécher.

En 1909, je n’avais fait que traverser le pays, allant d’Apt à Pertuis, et je n’avais qu’entrevu la belle ruine du château qui n’abritait plus que des oiseaux et par occasion, des gitans qui se rendaient aux Saintes-Maries ou qui en revenaient. J’étais en compagnie de Paul Bourdin qui était venu en 1907 me rejoindre à Sienne, nous devions écrire en collaboration un livre sur les peintres Siennois ; je lui avais fourni pas mal de notes dont il avait tiré l’étoffe de quelques chapitres s’échelonnant du XIV° au XVI° siècle. Ce livre n’a jamais paru parce que je n’ai jamais eu le courage de parler des peintres que nous nommions les Beccafumi, du nom de l’un d’entre les plus célèbres.

Paul Bourdin était maire d’Apt et avoué dans cette ville, il édita un petit journal hebdomadaire qui s’intitulait Petite Gazette Aptésienne. Mais écrite dans une langue qu’ignorent les grands quotidiens, elle pénétra jusque dans les milieux littéraires de Paris. Plus tard il écrivit quelques romans mais ce n’est que tout récemment qu’il put trouver un éditeur. Dans les éditons des «Terrasses de Lourmarin» il donne un «Eloge de Carpentras», petit chef d’œuvre de fine ironie, régal de lettres qui ravira d’aise le chercheur qui les dénichera dans un siècle.

C’est donc en sa compagnie que je vis ce château de Lourmarin que je devais revoir restauré avec goût en 1923. C’est lui qui me mit en rapport avec Laurent Vibert et ses amis qui contribuèrent à donner une nouvelle vie à cette magnifique ruine, et miracle bien rare, sans qu’elle perde de sa grandeur et sans donner un regret à ceux qui l’ont vue dans sa décrépitude romantique.

Parmi ces amis qui devinrent bientôt les miens, je parlerai tout d’abord de Georges Rémond comme étant la figure la plus singulière et la plus attachante. Il avait connu Georges Dufrénoy à Venise et ce grand et fort bourguignon m’accrocha tout de suite en me parlant de la peinture de mon ami et des grands crus de la Côte de Nuits et de celle de Beaune. Côtes que je devais connaître beaucoup plus tard lorsque je fut décoré chevalier du Taste-Vin dans le caveau nuitton en 1934.

Georges Rémond avait la passion du voyage et en compagnie de «Beppi Martin» peintre et ami de Laurent Vibert, il avait visité l'Abyssinie et descendu le Nil à pied jusqu’en Alexandrie. Il fit aussi en correspondant de guerre, les campagnes avec l’Etat-Major Turc contre l’Italie, puis contre les Etats Balkaniques.

Il s’était lié d’amitié avec Mustapha Kémal qui devint après la guerre 1914-18 Atta Türk, chef de la jeune République ; et aussi avec Azis Pacha El Mokri qui, je ne sais pourquoi fut condamne à mort par Atta Türk ; Georges Rémond alla trouver le maître de la nouvelle Turquie et lui dit : «je ne t’ai jamais rien demandé, je te demande la vie d’Azis». Lui répondant d’un geste de la main comme pour chasser un insecte : «Qu’il s’en aille ! » dit le Potentat.

Il put partir, gagner l’Egypte, y devenir précepteur militaire du jeune prince et à la mort du roi Fuad, le nouveau roi Farouk le choisit comme généralissime. Pendant la guerre de 39-45, les Anglais exigèrent son renvoi ; Azis parti en avion, eut une panne dans le désert, fut repris et je ne sais ce qu’il est advenu de lui.

Quant à Georges Rémond qui à cette époque remplissait les hautes fonctions de Directeur des Beaux-Arts d’Egypte, on le fit également dégommer ; sortant d’une audience où le roi l’avait nommé surintendant des Palais Royaux, il fut saisi par les sbires d’Albion, jeté nu dans un cul de basse fosse où il fut battu par des nègres et où il serait mort si le hasard n’avait amené le Ministre de Suisse qui, le voyant dans cet état, menaça le résident anglais des foudres de la Croix-Rouge de Genève si la liberté ne lui était pas rendue.

Rémond pu donc revenir en France où le Maréchal Pétain le désigna comme Directeur de la Casa Vélasquez ; il résida en Espagne jusqu’à ces derniers temps et fut rappelé au Caire par le roi Farouk qui lui confia de nouvelles fonctions.

Lors de son proconsulat aux B.-A. d’Egypte, il me désigna pour enseigner la peinture à la Fresque à l’école des B.-A. du Caire ; il créa un musée de peinture, fit venir de France d’autres peintres, entr’autres Riou et Beppi Martin qui y réside encore. Celui-ci petit bonhomme, je dis petit car il n’atteint même pas ma taille qui cependant n’est pas très élevée, yeux vifs, barbiche blanche de chasseur de Vincennes sous Napoléon III. Il était aussi très lié avec Charles Martel mort peu après la résurrection du château ; ils avaient vécu tous trois à Venise et s’étaient retrouvés durant la guerre à Salonique où Georges Rémond dirigeait le service photographique de l’armée. Grâce à lui on put photographier tout l’art byzantin en Grèce, particulièrement au Mont Athos, et dans les monastères de Météores.

Un des photographes était dans le civil marchand de fromages et lorsqu’un higoumène se refusait à ouvrir une cachette où de vieux manuscrits, d’antiques icônes avaient été mises à l’abri, il s’écriait d’un ton sans réplique : «Je t’ordonne d’ouvrir ce caveau au nom du Syndicat du Camenbert ! »

Le plus drôle est que cela réussissait à chaque coup et les spécialistes peuvent grâce à lui connaître des pièces inestimables qui n’avaient pu revoir le jour depuis des années, des siècles parfois.

Henri Bosco, le pasteur Nougat – qui prit comme pseudonyme Noël Vesper- s’étaient aussi rencontrés à Salonique, avec les amis lyonnais de Laurent Vibert : Mathieu Varille, Jean Conte, etc. Se forma à Lourmarin un milieu bien sympathique et que je fréquentai assidûment par la suite, surtout lorsque je pus apprécier leurs caractères.

Noël Vesper, petit, raplot, brun, descendant des Vaudois de Mérindol, vivant, vibrant, pasteur adorant les icônes, faisant de la peinture, de la philo, des vers français et surtout à mon sens des poésies provençales d’une grandeur et d’une émotion auxquelles il n’atteignit pas dans sa seconde langue (tout le monde comprendra que c’est la française que je qualifie ainsi !). Il ne devait pas être très bien vu par le Consistoire qui je le pense devait le considérer un peu comme hérétique. Sa fin fut déplorable en tous points ; sa femme pendant l’occupation allemande s’était fort compromise en paroles, car je suis certain qu’elle ne dut jamais dénoncer quiconque. Son mari ne l’eut pas supporté. A la libération des maquisards du Lubéron se saisirent du ménage, l’entraînèrent dans la montagne, et condamnèrent Laure à la fusillade ; Noël Vesper dit à ces juges improvisés : «Si vous tuez ma femme vous m'abattez-moi aussi». Et le crime fut consommé.

Il y a un commandement «Tu ne tueras point». Tuer une créature humaine est abominable, mais mille fois, mille fois plus encore tuer un créateur, tuer un poète ; il est odieux de guillotiner André Chénier, sous couleur de patriotisme.

S’il y a une Géhenne comme l’affirme Dante, au plus profond du gouffre Satan imposera les supplices les plus affreux aux bourreaux de Noël Vesper qui, très certainement n’aimaient pas leur patrie aussi profondément que pouvait le faire notre ami.

Henri Bosco était aussi un des familiers de Laurent Vibert. A cette époque, il était professeur à l’Institut Français de Naples ; plus tard il fut nommé au lycée de Marrakech et ne manquait pas de passer ses vacances au château. Poète, romancier, il composait aussi des chansons, paroles et musique, qu’il accompagnait sur son violon. Elles furent éditées aux Terrasses de Lourmarin ; la plupart commémoraient un évènement par exemple le mariage de Jean Grenier. L’une d’elle où je jouais le premier rôle avait pour refrain :

«Si le laurier est à Phoebus,

Qui en fait couronnes insignes,

Et si la myrte est à Vénus,

Nous voulons couronner de Vigne

Les tempes de Girieud-Bacchus»

C’est me proposer à l’admiration des hommes à venir en qualité de parfait ivrogne. Le moins que j’en puisse dire, c’est que cette réputation est exagérée, et Bacchus n’était pas à l’exemple du gros Silène, saoul tous les jours. Bien qu’à l’exemple de Delacroix je n’ai jamais reculé devant une légère pointe de vin, et même une pointe assez aiguë de temps à autre.

Bosco a publié plusieurs beaux romans depuis Pierre Lampédouze jusqu’au Jas Théotime, à l’Ane culotte, etc. Qui lui ont valu l’an dernier un prix de l’Académie. Il n’en restera pas là, il est taillé pour laisser une œuvre nombreuse.

Mathieu Varille, industriel, gourmet et bibliophile lyonnais était aussi un ami de Laurent Vibert. Il devait plus tard acquérir et aménager un petit mas face au château : Casteù on sé. Il a publié de nombreuses plaquettes et tout dernièrement un livre sur l’art des jardins fort bien documenté et admirablement présenté typographiquement.

Laurent Vibert trouva la mort dans un imbécile accident d’automobile, remontant de Lourmarin à Lyon. Par testament il a légué le château et une somme importante qui devait permettre d’y recevoir tous les ans, des artistes, peintres, sculpteurs, littérateurs, pendant la période des vacances ; il désignait les amis dont je viens de parler et quelques autres, en particulier Henri Pacon, architecte qui avait présidé à la restauration du monument avec un goût parfait, pour administrer cette fondation et pour lui assurer une personnalité civile l'Académie d'Aix dont le Président devait se joindre aux fondateurs.

Nombre d’artistes de valeur ont bénéficié de la générosité du donateur ; parmi eux Louis Riou, le peintre qui avait déjà d’après mes conseils peint une grande fresque au château de Pradines, Gabriel Fournier, Dideron le sculpteur qui a sculpté plusieurs fontaines dans le parc et dans les environs immédiats de Lourmarin.

Jean Grenier fut pensionnaire au titre de la littérature. Bien d’autres encore qui étaient traités à l’hôtel Ollier, où je faisais moi-même d’assez fréquents et d’assez longs séjours appréciant fort la cuisine du père Ollier, les paysages environnants et les peintres qui se trouvaient également la vie fort agréable dans ce village les motifs ne manquant point : Sigrist, de Castro, y vécurent longtemps.

C’est dans les environs immédiats de Lourmarin que se trouve le Jas de Puyvert site particulièrement attrayant qui comporte plusieurs maisons habitées par des cultivateurs, un pigeonnier dominant la butte où l’on peut voir aussi quelques «Bories» ou grottes taillées dans une pierre tendre qui servait d’abri pour le menu bétail.

Une ancienne chapelle du XV° siècle avait été transformée en maison de paysan en ménageant un étage dans la nef principale et dans le transept qui n’avait qu’une seule branche, l’étage supérieur servant de fenil et le bas d’écurie pour l’âne. Nous l’avions visitée avec Monsieur et Mademoiselle Peyrabon qui résolurent de nettoyer ce beau vestige et de lui assurer une nouvelle existence le transformant de telle sorte qu’il devint comme un ermitage destiné à abriter un peintre, un sculpteur ou un poète ayant déjà donné mieux que des promesses. Ainsi eut été complétée la Fondation de Lourmarin réservée à de jeunes artistes.

Au rez-de-chaussée, on installa une cuisinière électrique et ce fut aussi la salle à manger meublée rustiquement. Au-dessus une chambre à laquelle on accède par un escalier conçu par Pierre Montagnac, qui dessina aussi les boiseries du transept, le divan de l’abside.

Je fus chargé de peindre à la fresque les murs de ce demi-transept ; d’accord avec Monsieur et Mademoiselle Peyrabon, je pris pour sujet : l’arrivée d’Eurydice aux Champs-Elysées, les Noces de l’Amour et de Psyché, les Noces de Bacchus et d’Ariane.

J’ai tout lieu de penser que la destinée de ce lieu de travail et de méditation ne sera pas changée et que le legs qui doit être fait à l’Académie d’Aix (car il faut une personnalité civile) par Mademoiselle Peyrabon permettra à plusieurs artistes de séjourner au maximum pendant une année, au moins pendant un mois, dans un site évocateur de calme, d’équilibre classique et d’amour.

En parlant de Julien Callé, j’ai cité le village de Saint-Cyr-sur-Morin où il créa l’Auberge de l’Oeuf dur et du commerce. C’est là en 1909, 1910,et 1911 que s’abattit une horde de littérateurs et de peintres ; Pierre Mac Orlan le choisit pour vivre dans ses environs immédiats sa lune de miel avec Margot, la fille de Berthe du Lapin ; Francis Carco à ses débuts, André Warnod, Grazanion, Chaffiol-Debillement, Marcous qui ne signait pas encore Marcoussis ses cucubes, mais collaborait régulièrement à la vie parisienne.... ; il avait pour compagne une gentille fille à qui il donnait le diminutif de Pépé bien que son nom de Marcelle lui ait été imposé au baptême ; c’est là que je fis son portrait qui échoua chez Picasso lorsque celui-ci eut soulevé la douce Marcelle à son disciple en cube Marcoussis.

Zig Brunner, autre dessinateur humoristique avait aussi une douce compagne ; d’autres jeunes femmes : Stella la compagne de Stello qui chantait au Lapin Agile, Maud Callé, Coccinelle, etc. etc. entretenaient une atmosphère de gaîté bohème et bonne enfant.

Une troupe ambulante : le Théâtre Anjame vint s’installer sur les bords du petit Morin, nous lui offrîmes notre collaboration, c’est ainsi que nous jouâmes dans la Tour de Nesle, la Porteuse de Pain, Roger la Honte et autres sombres drames, que le grand premier rôle annonçait au son du tambour, avec le concours des artistes de Paris ! !

Dans Roger la Honte j’assumais les rôles du Président des Assises et du Ministère Public et j’avais pour assesseurs, Carco et Warnod.

Nous étions installés sur une estrade formée de deux planches placées en équilibre peu stable sur des chaises de jardin. Zig Brunner qui jouait le rôle de témoin à décharge à la fin de sa tirade ajouta : «Et la preuve Monsieur le Président la voilà» et ouvrant sa main déposa devant moi une grenouille qui me fit faire un saut qui amena la chute de tout le tribunal. Les braves paysans qui formaient l’assemblée ne s’ennuyèrent pas.

Marcous qui n’avait pas un air artiste avait été délégué pour louer une villa dont il avait la jouissance ainsi que du jardin, mais les fruits étaient réservés au propriétaire, tout au moins ceux qui étaient sur l’arbre, car les fruits tombés dans l’herbe nous appartenaient de plein droit. C’est à coup de carabine que nous déterminions la chute des abricots, pêches et autres agréables légumes lorsqu’ils étaient mûrs à point.

Il y eut un soir un feu dans une ferme des environs et répondant à l’appel de Tocsin, nous fîmes la chaîne pour alimenter en eau la pompe de la commune.

Lorsque le «sinistre» fut définitivement arrêté, nous revîmes dans la nuit et pour égayer cette promenade nous chantions des chansons de route assez corsées ; Coccinelle avec sa très jolie voix faisait sa partie dans ces cœurs, si bien qu'une bonne bourgeoise qui estivait à l'hôtel avec sa fille, lui demanda : «dans quel régiment avez-vous servi Mademoiselle ? » Notre brave amie et modèle en resta baba. Nous n'en continuâmes pas moins à hurler les innombrables couplets du Père Dupanloup !

Je viens de me rendre compte qu’à l’exemple des amis dont je suis le contemporain ou l’aîné de quelques lustres, j’éprouve le besoin de parler de ce passé qui fera rêver les jeunes, car ils ne pourront, d’ici longtemps, mener une vie insouciante des jours à venir.

Et cela m’amène à parler d’un camarade qui fut tué au front en 1914 – Robert Besnard, le fils aîné d’Albert Besnard. C’était un brave garçon de 18 ou 19 ans, d’aspect anglo-saxon, ; il se rendait souvent le matin de la rue Guillaume Tell à l’Académie et croisait sur l’avenue Malesherbes un quidam, fort probablement employé de commerce ou comptable, qui passant auprès de lui criait en le défiant du regard : «vive Kruger» (l’Angleterre était alors en pleine guerre des Boers) Robert ne pipait mot, mais un beau jour se décida à lui répondre en vrai titi des boulevards extérieurs «Eh merde ! » laissant l'autre désarçonné.

Le petit Besnard, ainsi que nous le nommions entre nous, avait été confié par son père à Avelot, de la Nizière, Pichon surnommés les nourrices du petit Besnard. Mais il échappait souvent à leur tutelle et préférait fréquenter des peintres moins inféodés à son glorieux père. Il était d’une habileté surprenante, avait à cette époque peint un portrait en pied de Madame Richepin (la 2°), portrait qui voyageait d’atelier en atelier pour ne pas compromettre la jeune épouse de l’académicien, auteur repenti des Blasphèmes. Il imitait si bien le faire de l’auteur de ses jours, signant R. Besnard (l’R avait un faux air d’A) et écoulait ses tableaux chez des marchands de la rue Laffitte à des prix fort rémunérateurs pour ces dignes commerçants, si bien que le membre de l’Institut dut les menacer de boycottage dans le cas où ils persisteraient à écouler les œuvres de sa progéniture.

Attablés un jour au Wepler avec Ricardo-Flores et quelques amis, un sapin découvert voiturait notre Robert et un squelette qui, sollicités, nous rejoignirent à la terrasse. Le petit Besnard nous expliqua la présence à ses côtés de cette pièce anatomique : son père en remerciement avait peint toute une décoration pour l’hôpital de Berck-sur-Mer, où son troisième fils Jean (le céramiste de talent) était soigné ; ayant besoin d’un squelette il avait emprunté celui de l’Académie Humbert, boulevard de Clichy près du Moulin Rouge, et il avait chargé Robert de le rapporter avec ses remerciements. Et le squelette nous accompagna Dieu sait où !

Mais à quelques temps de là, Humbert réclama son bien au père Besnard, et Robert fut obligé de courir à la recherche de cette pièce macabre. On finit par le retrouver dans une hospitalière demeure de la rue Laferrière. La patronne de cet Eden se promettait de se débarrasser de cet encombrant visiteur en le confiant au prochain commissariat de police.

La dernière fois que je vis Robert Besnard en 1912, dans son petit atelier de la rue Pergolèse, il était en compagnie de sa mère et de sa sœur, fort belle jeune fille qui a épousé plus tard un peintre nommé Avy ; il devait partir peu après pour le régiment.

C’est encore le souvenir d’un mort que j’évoque. Léon Paul Fargue vient d’être enterré après un long internement dans sa chambre qu’il ne pouvait quitter, ce marcheur infatigable contraint à l’immobilité. C’est peut-être à cela que nous devons ses derniers écrits, car il était fort recherché par les journaux littéraires, par la radio où il égrenait ses souvenirs de vieux parisiens, faisant ainsi mentir l’épigramme de Jehan Rictus.

Il avait renoncé depuis longtemps au style affecté de sa jeunesse(dans Tancrède) et cela pour le plus grand bien des lettres françaises qu’il a défendues jusqu’à sa mort. Triste rançon de la vieillesse, voir partir peu à peu tous ceux que l’on a coudoyés entre 20 et 30 ans ; confiné moi aussi dans ma chambre je n’ai pu revoir ce vieux camarade dont je me proposais d’exécuter une lithographie d’après une photo. Chose curieuse, son père avait été camarade du mien à Centrale.

Encore un camarade qui disparaît : André Utter, cependant bien plus jeune que moi. J’ai raconté en son temps comment il vint dans mon atelier de la rue des Saules me présenter en 1909 son 1° tableau – son portrait – et comment il avait épousé Suzanne Valadon pour qui il avait posé un Adam donnant la main à une Eve, petit modèle dont il était l’ami de cœur et qui l’avait présenté comme son partenaire à la mère d’Utrillo. C’est donc à tort que Dorgelès affirme que Suzanne l’avait découvert alors qu’il peignait un paysage sur la butte.

Mais Carco aussi bien que Dorgelès n’ont connu la plupart de leurs histoires que par ouï dire et ne les ont pas vécues comme moi-même ; il ne sera donc pas mauvais que la vérité des faits se fasse jour quelques jour ; je le sais bien, cela n’a pas une importance énorme et la terre ne manquera pas de tourner autour du soleil jusqu’à l’heure où une bombe atomique de grande puissance, maniée par un nihiliste maniaque, la réduira en ses éléments infiniment petits, ce qui mettra tous les hommes d’accord.

Prochainement, doit s’ouvrir au musée Galliera une rétrospective de Dufrénoy ; à cette occasion il me sera peut-être possible de publier ce que j’ai écrit à son propos sur ce cahier. Peut-être n’ai-je pas assez insisté sur sa bonhomie et sur son esprit caustique et parfois farceur.

Lors de notre séjour au château de Pradines il en donna maintes preuves. Il était tacitement entendu au moment où nous entreprîmes d’y peindre à fresque le préau précédant la chapelle de Saint Pancrace que notre travail ne serait point rétribué, cependant, il ne cessait de nous dire : «il n'est pas possible que les perles du sautoir de sa femme soient véritables s'il ne paie pas au moins Girieud qui lui n'a pas de fortune». Et un soir il mit la conversation sur les perles demandant à la maîtresse de la maison à gauche de laquelle il se trouvait : «à quoi reconnaît-on les vraies des fausses ? » Lui ayant répondu mais c’est que les vraies ne se cassent point si on les choque, comme les perles qui entouraient son poignet heurtaient une assiette, Dufrénoy s’écria avec la petite voix de tête qu’il prenait parfois : «Attention» et Mme F. sans rire «mais elles sont véritables cher ami». Le lendemain comme nous déjeunions tous trois au bon soleil devant nos fresques : «Hé bien je trouve ça dégoûtant ! » nous disait-il et F. est le dernier des avares.

Quelques jours plus tard Joseph Bonnet le bel organiste de Saint Eustache était venu passer une semaine à Pradines dont il avait été l’hôte l’année précédente ; il occupait tout d’abord la chambre où Dufrénoy avait été logé, gde chambre un peu sévère dans un style gothique Louis Philippard, la trouvant triste il avait exigé un autre abri ; pour lui jouer un bon tour Dufrénoy de concert avec nous et avec nos hôtes, feignit d’être effrayé par les revenants et joua son rôle avec un naturel si parfait que Bonnet se fâcha tout rouge en disant à F. : «Vous n'avez pas le droit, vous qui êtes un bourgeois, de conduire un peintre de génie aux bords de la folie ! ». Puis il rit avec nous lorsque la farce lui fut révélée.

Valloton était bien loin de représenter un «rigolo» dans son art austère pour ne pas dire plus, aussi bien que dans sa vie. Entrant un jour dans l’atelier de Bonnard, il lui dit : «Tiens, vous chantez en travaillant ? »

Un jour se trouvant en compagnie de Bonnard et de Vuillard chez Laprade, ce dernier leur présenta des illustrations qu’il venait d’achever pour je ne sais quel ouvrage. Pour l’une d’elle, il hésitait entre trois aquarelles. Tous donnèrent leur avis, sauf Vallotton et Laprade jeta au feu de la cheminée les deux dessins qui n’avaient pas eu l’agrément de Bonnard et de Vuillard.

Lorsque la deuxième fut à peu près consumée, Valloton dit : «C'est la deuxième qui était la meilleure ! » Laprade riait de toutes ses dents en me racontant l'historiette qui le réjouissait encore, n’en gardant pas rancune au peintre suisse pour qui il professait la plus grande estime. Laprade était d’ailleurs aussi charmant dans la vie que dans son œuvre.

J’ai fort peu connu Bonnard mais un mot de lui le dépeint bien à mon avis. Piot exposait quelques fresques qui furent malheureusement les victimes des inondations de 1910 dans les caves du Gd Palais. Bonnard ne trouvant sans doute pas de mots pour les louer, passa la main sur leur surface : «Mais il y a des bosses ! »dit-il. Il ne devait certes pas aimer cet art là, trop éloigné de ses recherches personnelles. Cependant, à mon avis, les fresques de Jean Piot étaient belles et

celle qui figurait au Luxembourg a pu être sauvée fort heureusement et préservera son nom de l’oubli. Je ne sais si les conservateurs du Musée d’Art Moderne lui ont réservé une place, s’ils ne l’ont pas fait ils ont commis une de leurs nombreuses erreurs.

Si j’en crois ce qu’on m’a dit de ce musée que la maladie m’a empêché de visiter, tous ces conservateurs issus de l’Ecole du Louvre, quoiqu’ils puissent penser d’eux-mêmes sont bourrés de préjugés et retardent toujours de trente années pour le moins. Cela tient à mon avis à ce qu’ils n’aiment pas la peinture pour la peinture. Ils sont en quelque sorte des bibliothécaires de l’art plastique : ils classent et surclassent à grand renfort d’érudition, heureux d’enfourcher quelque dada. Ces nigauds ne mettaient-ils point tout dernièrement un Georges de la Latour et un Le Nain sur le même plan ! Ils pensent rester à la page, à la vérité ils le sont aussi peu que leurs devanciers et le grand reproche que je leur fais et qui les marquera au front c’est de ne pas aimer la peinture mais ce qu’elle autorise comme littérature (dans le sens où l’entendait Verlaine).

Tous ces messieurs que l’on pourrait nommer «pinaxographes» ou «pinacacographes» s’en donnent à plume que veux-tu en vantant les mérites des peintres dits «naïfs ». Ce n’est de leur part que mauvaise littérature, ils sont bien incapables de voir ce qui fait le peintre chez le Douanier, ils ne sauraient jouir comme nous d’un jaune mis à côté d’un vert sur un polichinelle en bois, comme le peignit Rousseau. Ce qui les amusent c’est la naïveté qui n’est chez lui que «bébête». Mais les autres peintres, dits du dimanche ne sont pas des nigauds et ont oublié d’être peintres. Quand seront-nous débarrassé de ce snobisme ?

«Souvent femme varie». Melle Peyrabon qui devait léguer le Jas de Puyvert à la Fondation de Lourmarin et à l’Académie d’Aix pour abriter des artistes, particulièrement des plastiques, a changé d’avis. Elle le léguera à je ne sais qui : le Gd Lama ou le Gd Muphti de Jérusalem ! ! Tant pis pour elle et pour la mémoire de son père, et surtout tant pis pour les artistes.

 

 

Ecrits dans les marges

Eschyle (Coll. A. Budé) in Prométhée : J’ai délivré les hommes de l’obsession de la mort. J’ai installé en eux les aveugles espoirs.

Dans Agamemnon – Zeus a ouvert aux hommes la voie de la prudence en leur donnant pour loi

«Souffrir pour comprendre».

Le chœur – La mesure est le bien suprême, souhaitons une fortune sans péril qui suffise à une âme sage.

Tout comme le disait Delacroix pour le beau, l’art classique est celui qui réunit toutes les convenances, mais sans faire état des conventions.

On n’apprend pas à dessiner, ne dites jamais : il ne sait pas dessiner, on ne sait pas dessiner, mais l’on fait de beaux dessins ou d’insignifiantes reproductions de la nature.

L’inspiration chez le plastique est vision intérieure : le peintre est un visionnaire.

Ecrit dans les marges de L’Atelier d’Ingres d’Amaury-Duval, présenté par Elie Faure :

Page 54 – Contre les copies des fresques qui sont toujours une trahison de l’original car la fresque est inimitable, si ce n’est par la peinture à la fresque elle-même, ce qui est de toute impossibilité pour les œuvres d’une certaine dimension comme dans le cas des décorations.

Page 67 – Sur le métier de peintre, il dit : «les grands maîtres recevaient chez eux, à titre d’apprentis, les jeunes gens que leur vocation portait vers les arts».Cela était vrai naguère ; lorsque j’avais 18 ans, c’est de la sorte que l’on apprenait son métier dans les ateliers de décors ; là seulement a subsisté la tradition de l’éducation par l’exemple et par la collaboration aux divers stades de l’exécution de l’œuvre.

Sur deux apprentis entrés le même jour dans l’atelier, l’un d’eux devenait ouvrier dans chacune des spécialisations : intérieurs, paysages, rustique, figures, plantation de décors, etc. Et quelques fois pouvait être utilisé pour toutes ces exécutions. Il devenait alors à son tour «le patron ».

L’autre comme au premier jour, balayait l’atelier, allumait le feu, faisait chauffer la colle et se voyait allouer les jours de grande presse le tringlage pour la mise aux carreaux ou des kilomètres de moulures dont on lui avait indiqué les profils et préparé des camions de couleurs pour l’ombre, la demi-teinte, la lumière.

Il devait en être ainsi dans les ateliers de peintres jusqu’à la Révolution française, et à la réforme Davidienne.

C’est pourquoi il faut ainsi que le dit Amaury-Duval à Sarcey «renoncer absolument à l’entretien d’Ecole de Beaux-Arts sous quelques formes qu’elles se présentent». Oui, mais que de pleurs et de grincements de dents chez les heureux bénéficiaires de directoriats, de professorats ! Je redoute fort que l’on ne voit jamais le jour où une si utile révolution aura lieu.

Page 71 – Il dit que Léonard a mis quatre ans à faire La Joconde ; il me paraît improbable que Vinci y ait travaillé tous les jours durant 3 ou 4 heures, c’est encore un de ces fables que les peintres comme il faut en imagine pour le bon public et doit rejoindre celles sur Appelles, Xeusis et les racontars de Vasari.

Page 76 – Ce que Duval néglige de noter c’est que depuis Ingres aucun grand peintre n’a obtenu le prix de Rome ; je mets au défi qui que ce soit de me citer un seul nom de peintre qui mérite le nom de grand ayant passé par la Villa Médicis, dans un siècle où Géricault, Delacroix, Corot, Courbet, Manet, Degas, Cézanne, Monet, Renoir, Lautrec, Gauguin ont illustré l’art de peindre. J’écris ceci en 1948, c a d sur plus de 150 ans d’épreuve.

La Villa Médicis ne devrait pas être l’objet d’un concours ; il n’y eut jamais de bons concours (je parle plastique, les musiciens ont été souvent mieux inspirés), il y a quelque chose de mathématique dans la musique dont l’équivalant n’existe pas en peinture. Les artistes désireux de séjourner à Rome devraient y être hébergés en payant une redevance aussi minime que possible pour leur pension et leur entretien durant leur séjour, étant seul juge de la durée de celui-ci.

Des maisons de même ordre devraient être créées telle que fut la Maison Vélasquez à Florence, à Sienne, à Venise, à Bruxelles, Anvers, Amsterdam, Athènes, Le Caire.

A leur retour en France, l’Etat pourrait (sans obligation de sa part) acquérir une œuvre exécutée par ces artistes durant leur séjour dans la ville où leur préférence les aurait conduits.

Dans ses confidences un prix de Rome de gravure me disait que les pensionnaires «n’en fichait pas une datte» (c’est lui qui s’exprimait ainsi), et passaient la plus grande partie de leurs journées dans les buis pour y jouir de la fraîcheur. Ne songeant qu’à obtenir une place de tout repos comme professeurs ou directeurs d’une école de Beaux-Arts dans leur province.

Comme le dit A. Duval (page 90), Raphaël n’a pu faire qu’un Jules Romain... Mais il a su s’en servir. Cela prouve d’abondance que le métier de peintre seul peut et doit s’apprendre, et qu’il ne convient pas au maître de professer l’esthétique, celle-ci devant être avant tout individuelle. On devient ainsi un grand, un bon, un passable, un médiocre ou un mauvais peintre selon ce qu’en ont décidé les Dieux ou les Fées.

Page 112 – Amaury-Duval, comme ses contemporains, lorsqu’il parlait des Grecs ne pensait qu’à Phidias et à ses descendants Praxitèle, etc. ; il ignorait l’Aurige de Delphes encore sous les décombres, à plus forte raison le soi-disant Jupiter ou Neptune (à mon avis se serait plutôt l’effigie d’un vainqueur aux jeux olympiques) qui fut sauvé des eaux il y a peu d’années et qui l’eussent transporté d’aise comme il le fut par Fra Angelico, Giotto, etc. Mais il se trompe en disant que les Grecs n’ont peint que des fresques décoratives. Il n’en subsiste pas une seule, Pompeï en conserve un souvenir bien atténué dans la Maison des Mystères par exemple, mais concurremment ils peignaient à la cire des tablettes ; la muse de Cortone et les Noces Aldobrandines sont sans doute deux de leurs œuvres.

Page 148 – Sur la fragilité de la fresque : Duval parle de la destruction immanquable par une révolution, où les pierres et les balles ont aussi vite raison d’une œuvre d’art que le salpêtre le plus invétéré.

C’est à la Libération qu’une telle mésaventure a endommagé mes fresques de la salle des fêtes de la mairie d’Ivry. Le maire actuel, un communiste nommé Morane n’a pas craint dans une lettre officielle de me traiter de barbouilleur décadent (sans spécifier ce qu’il entendait par ce dernier terme employé à la fin du XIX° siècle pour qualifier Verlaine, Mallarmé, Rimbaud, etc. par certains critiques, cependant que d’autres l’employaient en parlant de l’art académique).

Page 160 – Parlant du portrait de Mademoiselle Rivière dont M. Ingres semblait faire si grand cas, celui-ci lui a paru la chose la plus faible produite dans cette première et si admirable manière. A mon sens, à celui de nombre de bons esprits (du moins je les juge tels) c’est au contraire le meilleur des trois.

Page 162 – Quoiqu’il en dise je pense que la copie ou plutôt l’interprétation, d’une œuvre d’art que l’on goûte particulièrement, ne peut qu’être profitable à un artiste, surtout en l’exécutant d’après une photographie et non pas devant l’original qui, à mon sens est inimitable ; les belles copies de la Bethsabée de Rembrandt par Legros et par Ricard ne sont pas sans porter leur griffe ; il en est de même de nombreuses copies faites par Fantin-Latour, toutes admirables entr’autres celle faite d’après le Morone à mon avis plus belle que l’original ; elle avait été acquise par Dufrénoy qui en possédait aussi d’après Véronèse, le Titien, Van Dick. Dufrénoy a peint aussi un Mariage mystique de Sainte Catherine d’après le tableau du Tintoret qui est à Lyon, et c’est un chef d’œuvre.

Page 166 – «M. Ingres était l'ennemi déclaré de toue espèce de jury pour l'exposition des Beaux-Arts. On doit recevoir tout le monde, disait-il, et je ne reconnais à aucun artiste le droit de juger un confrère ».

Et cependant comme les langues d’Esope, «les Indépendants» sont la meilleure et la pire des solutions en fait de système d’exposition mais en dernière analyse cette institution doit exister en concurrence avec tous les salons, et même leur survivre s’il est nécessaire, puisqu’ils permettent à un peintre de talent qui débute d’exposer des œuvres que les jurés auraient peut-être refusées.

C’est l’avenir qui seul peut prononcer un jugement définitif ; et ce jugement sera peut-être lui-même sujet à révision pour une autre minute de ce même avenir. Que dira-t-on dans 50 ans de Georges de La Tour dont certains pinacacographes voudraient faire l’égal d’un Louis Le Nain.

Page 172 – Amaury-Duval supprimant le jury propose que le nom du jeune peintre soit suivi de la mention : présenté par Monsieur X. Ce serait en effet la seule solution satisfaisant la justice, mais à mon avis impraticable, aucun peintre ne voudrait publiquement prendre cette responsabilité, non plus que celle de refuser son adhésion en tête-à-tête au peintre qui la solliciterait.

Il y a bien le repêchage, chaque juré ayant droit à ce que l’on nomme par euphémisme une «charité» ? Charles Guérin prit à son compte mon Hommage à Gauguin au Salon d’Automne de 1906, et cependant à cette époque je n’étais pas encore de ses amis et je ne l’avais rencontré que bien rarement.

Pour organiser un salon où ne figureraient aucun médiocre ou aucun mauvais artiste, il faudrait qu’un peintre à peu près unanimement reconnu comme tel, et nanti d’une bonne judiciaire, demandât à 150 ou 200 peintres choisis par lui-même de désigner les 100 artistes avec lesquels ils seraient disposés à exposer leurs œuvres tous les ans. Chacun d’entre eux aurait le privilège d’admettre un autre peintre, en justifiant son choix par l’inscription au catalogue ainsi que le demande Amaury-Duval. Le nombre des exposants n’excéderait pas 200, ce qui est bien suffisant.

Ce rêve deviendra-t-il une réalité ? Les mêmes artistes sauront-ils aussi faire édifier le palais qui leur appartiendrait en propre, l’ayant payé de leurs deniers, et qui serait adapté aux besoins de présentation comme le fut jadis le Palais de Bois à la Porte Maillol, tel que l’avait conçu Perret ; ils pourraient d’ailleurs le louer à d’autres sociétés d’artistes.

Le Salon des Tuileries avait bien tenté quelque chose dans ce sens, mais né de la Nationale, elle-même née du Salon avec un grand S, la politique artistique a tout gâché, comme toujours !

L’Académie et tous les académiciens à la suite des Janin et autres Calambre Taines jugent au nom du VRAI – du BEAU – du BIEN et cependant ce qui est vrai peut n’être pas beau, ce qui est beau peut n’être pas vrai, ce qui est bien peut n’être ni beau ni vrai.

Amaury Duval, ainsi qu’il le dit : «fils d'académicien, neveu d'académicien, jamais académicien». Il s ‘est vite consolé de son insuccès justifié pour une fois puisque c’est Delacroix qui fut choisi après s’être proposé un grand nombre de fois. En ce qui me concerne je n’ai jamais eu l’idée de poser ma candidature à l’Institut, non, pas même en rêve. Il en eût pu être autrement si l’on m’eût donné le pouvoir de choisir mes confrères ou si mes contemporains déjà pourvus de bicornes et d’épées avaient répondu si peu que ce soit à ce que je désigne sous le nom de peintre ou d’artistes (j’excepte naturellement Maurice Denis et Desvallières).

Page 189 – C’est avec raison qu’il qualifie Ingres de Réaliste, il l’est bien davantage que Delacroix qui répond à cette définition de l’art classique, qui réunit toutes les convenances. Quoiqu’il en dise, Michel Ange n’est pas réaliste, c’est un visionnaire, bien différent de Raphaël qui par nécessité reste collé au modèle.

Il a raison page 192 de rougir d’avoir traité de fautes ce qu’il nomme ensuite incorrections sublimes de Michel Ange. Sa Nuit par exemple est vue en peintre plutôt qu’en sculpteur, tous ses profils en effet ne répondent pas aux nécessité de la sculpture en ronde bosse ; oui, mais quel haut relief qu’il est impossible de concevoir plus vraisemblable.

Page 194 – Michel Ange disait «mon style est destiné à faire de grand sots».

C’est le sort destiné aux imitateurs. Jean Dolent répondait à Anquetin qui prétendait suivre les «Maîtres» - «Oui mais à les suivre ainsi on ne voit jamais que leur derrière ! » Cependant, j’ai vu de ce même Anquetin une toile de ses débuts, influencée de Manet et qui promettait un véritable peintre ; il s’est complètement fichu dedans en voulant trouver à travers Rubens un métier, sorte de panacée permettant d’accoucher de chefs d’œuvre à coup sûr.

Elie Faure cite l’opinion d’Ingres sur la fresque qu’il dit à juste titre être monumentale, il constate aussi que tous les décorateurs dignes de ce nom de Chassériau à Puvis de Chavannes doivent se réclamer d’Ingres ; cependant celui-ci ne fut jamais un décorateur, pas plus dans son Homère déifié que dans l’Age d’Or du château de Dampierre. Il n’est que de voir dans cette dernière œuvre les repentirs qui ont repoussé sous la dernière couche de peinture. Des figures entières qui avaient disparues remontent au jour.

Pour les empâtements, il se trompait en disant tout en raclant une toile avec le couteau à palette : «il en restera toujours assez». Le Titien, qu’il est préférable d’écouter, professait qu’il fallait faire le lit de la peinture. Les œuvres d’Ingres trop peu chargées laissent aujourd’hui voir le canevas de la toile, par conséquence griser la couleur.

Ingres n’envoie pas ses élèves au Louvres pour y trouver ce qu’on est convenu d’appeler le «Beau Idéal» et c’est fort sage car c’est bien moins un enseignement que des références et des émotions qu’il faut demander aux Maîtres. Quant à l’enseignement du côté matériel de la peinture, je veux dire le métier, il doit être donné dans l’atelier du patron choisi par l’élève et uniquement par l’exemple, en écartant d’autorité tout ce qui pourrait ressembler à l’Esthétique.

Elie Faure page 214 en disant que les enfants d’Ingres sont Manet et Legros, Degas et Toulouse-Lautrec, Seurat, et Forain, Picasso a eu peur de ne pas être assez à la page et en accouplant les noms de Forain et Picasso ne se juge-t-il pas lui-même ? Le Critique et surtout le pinacacographe devraient toujours s’imposer l’obligation d’éviter de parler de ses contemporains. Si je condamne ces deux peintres et cela pour des raisons bien différentes, j’use de mon droit d’artiste d’être à la fois juge et partie ; je lutte pour ce qui tient à mes tripes pour ma peinture à moi.

Le Critique, si informé, si impartial soit-il n’est jamais qu’un dilettante, qui parfois comme Elie Faure lui-même a des envolées à la Michelet en parlant de l’art ancien. Mais ne se trompait-il pas au sujet de Chassériau et de Mottez qui sont bien spirituellement enfants d’Ingres par leur prédilection pour la fresque et leurs réussites en décoration, sans parler de Puvis qui lui aussi doit bien quelque chose à Ingres à travers Chassériau.

Elie Faure donne la conclusion du livre d’Amaury-Duval et de la leçon que l’on doit en retenir en citant ce qu’Ingres disait à ses élèves : «Si je pouvais vous rendre tous musiciens, vous y gagneriez comme peintre. Tout est harmonie dans la nature : un peu trop, un peu moins dérange la gamme et fait une note fausse. Il faut arriver à chanter juste avec le crayon ou le pinceau aussi bien qu’avec la voix ; la justesse des formes est comme la justesse des sons». Ne conviendrait-il pas d’ajouter la justesse du ton et de la couleur !

 

Peine de Mort

« Que ces Messieurs les Assassins commencent !

Oui mais que Messieurs les Bourreaux ne continuent pas ! »

Hors le cas de légitime défense, le code en affirmant sa légalité et sa légitimité approuve implicitement la vengeance. Et la vieille loi mosaïque à l’œil pour l’œil, dent pour dent ! Notre société chrétienne ignore ainsi la venue de Jésus et son évangile qui réserve la mort du pécheur.

O miens – hypocrisie de notre soi-disante civilisation !

La crainte du châtiment n’a jamais arrêté la main de Caïn.

 

 

 

De l’emploi abusif des mots :

J’entends des peintres et des critiques parler de «problèmes à résoudre» lorsque l’artiste se trouve devant une toile blanche. Ce terme emprunté à la terminologie des mathématiciens, devient une absurdité si l’on veut l’appliquer à la peinture. S’il n’y a qu’une solution en mathématiques, il y en a autant que d’années, de jours, d’heures même pour un seul peintre.

Si tu songes à tes Maîtres pour les suivre ou t’en écarter tu es foutu. Jean Dolent disait : à suivre les ancêtres on ne voit que leur derrière ; oui mais chercher à s’en éloigner conduit inévitablement aux portes de l’Enfer puisque les grands ont trouvé le chemin du Paradis. Donc suis ta voie en n’écoutant que les conseils de ton cœur ; si tu es un artiste tu trouveras un chemin parallèle à celui qui a déjà été foulé par les meilleurs ; si tu n’es pas un grand artiste tu pourras toujours montrer que tu étais un brave homme, d’une honnêteté farouche détestant tous les mensonges.

On peut être sensible au métier d’un artiste, à l’écriture d’un poète ou d’un musicien, et ne point ressentir l’émotion qu’un amateur classique révèle uniquement à ceux qui sont dignes de l’éprouver.

Combien j’en ai connu (et je ne parle pas des plus mauvais) qui dans les Pèlerins de Rembrandt ne goûtaient que la peinture et pensaient, les impuissants, que le reste était littérature. Ainsi donc je considère Rembrandt ou Beethoven comme des classiques ? – Oui : un classique, à mon sens, est l’artiste qui peut énoncer simplement une grande idée.

Il y a deux espèces de critiques : ceux qui en font profession : il est bien rare qu’ils ne se trompent point.

Il y a aussi les poètes : ceux-ci traduisent dans leur langue les émotions éveillées en eux-mêmes par des frères en esprit ; ils ne s’égarent point en parlant des choses essentielles.

J’ai eu la fortune de connaître et de vivre auprès de Charles Morice qui s’enthousiasma pour Gauguin, et de Joachim Gasquet qui a bien servi Cézanne.

Un peintre littérateur comme Fromentin peut parler excellemment des peintres qui l’ont précédé ; il agit sagement en ne s’attaquant point à ses contemporains ainsi que l’on fait de nos jours Maurice Denis et surtout Lhote.

Le plaidoyer pro domo entraîne trop facilement à l’injustice. Pour tout ce qui diffère de sa vision, l’artiste qui se pique d’écrire sur l’art pour ses contemporains et même pour la postérité, s’expose à être jugé sincèrement par celle-ci.

En résumé : les critiques quels qu’ils soient devraient faire preuve de plus en plus de prudence dans leurs jugements. Un Baudelaire lui-même qui sait mettre à leur place Delacroix et Ingres s’est bien souvent trompé sur la valeur de certains peintres bien oubliés.

Je viens de lire un article sur un certain Elgar – Elgarde meurt et ne rend pas – prénommé Franck qui dans «Carrefour» du 7 janvier 1948 vient de publier «un Triomphe de Matisse» tout à fait réjouissant à propos des découpages coloriés édités à grands frais et exposés en ce moment ; je ne les connais que par une reproduction. Fort heureusement pour Matisse, il a fait une autre œuvre que celle de ces dernières années, où il paraît que les lauriers de Picasso l’empêche de s’endormir.

Cela me remet en mémoire l’année 1913 où cherchant un atelier à louer rue Caulaincourt, j’en visitais un voisin de celui de Braque ; l’atelier aurait fort bien fait mon affaire, mais rendant visite à mon camarade, celui-ci me montra avec orgueil ses derniers travaux ; c’était collés ou cloués sur une planche, des morceaux de linoléum, des découpages de journaux, ou d’enveloppe de cigarettes et de paquets de tabac, des boutons de cuir, du crin, etc. etc. Et avec des larmes dans la voix et dans les yeux Braque me disait, c’est beau ! c’est beau ! Oh ! je n’aurais jamais cru pouvoir faire un jour si belle œuvre. Comme je suis très lâche j’ai cherché ailleurs un logis où je serais plus tranquille.

L’art classique est celui dont l’expression est à ce point universelle qu’elle peut être entendue et goûtée dans tous les pays, dans tous les langages humains, dans tous les temps ; par tous les êtres doués de raison dont les sens, ou le cœur peuvent recevoir le message d’un artiste.

L’œuvre d’Art n’a nul besoin d’être transposée dans une autre langue pour être entendue ; mais si elle est traduite elle doit être entendue à peine de n’être point.

Maurice Denis a dit : «un tableau avant d’être une femme nue, un cheval, ou tout autre sujet, doit être une surface recouverte de couleurs en un certain ordre assemblées». Cela doit s’entendre : avant toute chose être de la peinture. Oui mais ceci étant rigoureusement observé, le résultat doit être une femme nue, un cheval ou tout autre sujet.

Ne déformez pas les pensées des autres pour rejoindre la vôtre, si toutefois vous en avez une qui vous appartienne en propre. Je viens d’écouter à la T.S.F. transmis de Genève un Divertimento de Bela Bartok répondant exactement à ce que j’affirme plus haut au sujet de l’Art Classique. Il y a bien longtemps que je n’avais éprouvé l’émotion que me donnent ce morceau et aussi son Concerto pour orchestre.

Si vous êtes émus laissez-vous porter à l’effusion, vous rencontrerez toujours celui qui entendra votre message, puisque vous le lui destinez.

L’artiste ne vaut que par le témoignage qu’il donne de sa vision du monde en fonction de la qualité de celui-ci.

Tu ne me chercherais pas si tu ne pensais devoir me retrouver un jour dans ce monde que tu sais bien avoir été créé par moi.

La Notoriété, Succès, la Gloire, sont choses qui peuvent fort bien se rencontrer pour un même artiste, successivement de son vivant, avec justice ou abusivement ; leur absence ou leur présence ne préjuge en rien de ce que l’avenir retiendra pour authentique.

Un contemporain a pu dire :

Nous lirons le Mystère des foules

De notre ami Paul Adam

Quand les poules, poules, poules

Quand les poules auront des dents.

C’est je crois bien Laurent Thaillade qui écrivait : Bourget, Maupassant et Loti se vendent dans toutes les gares !

Cependant je crois pour ma part que les essais de psychologie contemporaine de Bourget et quelques contes de Maupassant surnageront.

En musique on entend subsister quelques œuvres inférieures qui charment toujours une certaine catégorie de mélomanes ; il n’est pas impossible qu’il se rencontre plus tard des admirateurs de Bouguereau, Roybet, et autres Didier Pouget. Mais que cela est bien indifférent puisque les belles œuvres auront toujours leur vrai public, toujours plus nombreux.

L’Artiste, le Poète, aujourd’hui ne sauraient se contenter d’un talent plus ou moins étendu, ils visent au Génie ! – N’est-ce pas le cas de lui dire «l’Esprit qu’on veut avoir gâte celui qu’on a ! »

Je songe à des auteurs négligés aujourd’hui, la plupart trop tôt emportés : Maurice Maindron, Jean Lombard, Pierre d’Alheim (la passion du Maître François Villon), Hugues Rebell, etc. etc.

L’émotion n’a nul besoin de s’analyser, cependant l’analyse peut lui montrer quelles sont ses raisons d’être. (Ceci au sujet du plaisir de la musique : au fond je me fous de savoir de quelle façon marche une montre !)

 

 

Liste des noms cités

NOM PAGE(S)
About Edmond (38)
Adam Paul (78),
Adèle la Mère (15), (18)
Adler Jules (8)
Aicard Jean (12)
Alcibiade (3)
Alexandre Arsène (5), (40)
Alexandre le Grand (3)
Alexis Paul (9)
Alheim Pierre d' (78)
Amaury-Duval Eugène Emmanuel (21), (64), (72), (73), (74), (75)
André Albert (8)
Anquetin Louis (21), (75)
Apollinaire Guillaume (21), (28), (32), (40), (54)
Appelles (73)
Aragon Louis (49)
Arcos Thomas (49)
Arène Emmanuel (2), (63)
Argens Marquis d' (32)
Ariaga (27)
Arthur-Levey (2)
Auberge de l'oeuf dur du commerce et du Venezuela réunis (17), (68)
Avellan amiral (5)
Avelot Henri Louis (69) 
Avy Joseph Marius (70) 
Azis Pacha el Mokri (66) 
Baignières Paul-Louis (10) 
Barbazanges (24), (54) 
Barbey d'Aurévilly (11) 
Barbier (34) 
Barnum (52) 
Barthélemy (22), (35) 
Bartok Béla (78) 
Basler Adolphe (47) 
Baud Maurice (20) 
Baudelaire Charles (3), (12), (18), (27), (77) 
Baudouin Paul (58) 
Beethoven Ludwig van (77) 
Beppi Martin (66) 
Berlioz Hector (8), (64), (65) 
Bernard Emile (23), (25), (33) 
Bernheim (23), (31), (33), (37) 
Berteil chez (38) 
Berthe, Luc Berthe dit (15), (16)(18), (19) 
Bergeret Emile (39) 
Besnard Albert (6), (7), (69) 
Besnard Robert (69), (70) 
Bichon Joseph (32) 
Bilange Lucien (5) 
Bofa Gus (16) 
Boncour Paul (10) 
Bonhomme Léon (46) 
Bonjean Louis Bertrand (49) 
Bonnat Léon (7) 
Bonnard Pierre (8), (23), (28), (35), (71) 
Bonnet Joseph (32), (71) 
Boronali (20) 
Bosco Henri (66), (67) 
Bossuet Jacque Bénigne (1) 
Botticelli Sandro Filipepi dit (10) 
Bottini Georges Alfred (6) 
Bouguereau William (24), (44), (78) 
Bourdelle Antoine (14) 
Bourdin Paul (12), (27), (65) 
Bourget (78) 
Bouscarat chez (17) 
Braque Georges (21), (77) 
Brasserie Dauménil (12) 
Briand Aristide (5) 
Cabaret des Assassins (15) 
Cabaret des Quat'Z'Arts (47) 
Cabrol (34) 
Caillebote Gustave (5) 
Calambre Taines (75) 
Callé Julien (16), (19), (64), (68) 
Callé Maud (16), (68) 
Calvin Jean (63) 
Camentron (22), (35) 
Camoin Charles (7), (23), (24), (35), (44) 
Carco Francis (19), (64), (68), (69), (70) 
Carolus Duran (6) 
Carrière Eugène (7), (12) 
Castro Paul de (68) 
Cennini Cennino (58) 
Cézanne Paul (5), (6), (9), (22), (23), (24), (25), (27)
Chaffiol Debillement Fernand (19), (63), (68) 
Champsaur Félicien (1) 
Chaplet Ernest (25) 
Chardin Jean Baptiste (55) 
Chassériau Théodore (61), (65), (75) 
Chausson la mère (23) 
Chenard Huché (38) 
Chénier André (67) 
Chiltre de Montclar (1), (2) 
Chopin Frédéric (32) 
Cigale la (3) 
Cimabue Cenni di Pepo dit (60) 
Clavet (1), (5) 
Closerie des Lilas (47) 
Coccinelle (15), (20), (68), (69) 
Combes Emile (62) 
Combaluzier (52) 
Conte Jean (66) 
Coppée François (63) 
Cocquiot Gustave (22), (40) 
Corot Camille (55), (57), (73) 
Coucou au (54) 
Couperin (32) 
Courbet Gustave (32), (73) 
Cranach Lucas (48) 
Crozatier (49) 
Cross Henri Edmond (23) 
Cubisme (21) 
Cyrano au (1) 
Dante Allighieri (30), (50), (67) 
Daumier Honoré (48), (55) 
David Louis (32), (48), (56) 
Degas Edouard (7), (34), (43), (73) 
Delacroix Eugène (32), (48), (55), (57), (64), (65), (67), (72), (73), (75), (77) 
Delaunay Robert (21) 
Delaw Georges (17), (18) 
Delphi Fabrice (3) 
Denis Maurice (7), (23), (24), (28), (35), (54), (55), (60), (62), (65), (75), (77) 
Depaquit Jules (17) 
Despiau Charles (9) 
Desportes Alexandre (55) 
Desvallières Georges (46), (75) 
Dideron Louis (68) 
Didier Pouget (37) 
Dolent Jean (75) 
Dorgeles Rolland (19), (20), (51), (53), (64), (70) 
Doucet Henri (38) 
Dreux-Brézé Marquis de (55) 
Dreyfus (24) 
Druet Eugène (23), (35), (45) 
Dubufe Claude-Marie (6) 
Duccio di Boninsangua (30), (60) 
Duchesne Mgr (30), (62) 
Dufayel (2), (17) 
Dufrénoy Georges (12), (23), (27), (28), (29), (31), (32), (33)(34), (35), (40), (62), (65), (70), (71), (74) 
Dufy Raoul (49) 
Duhamel Georges (49) 
Dujardin Beaumetz (41) 
Dulin Charles (18) 
Dumas Alexandre (19) 
Durand-Ruel Paul (5), (23), (33), (35) 
Dürer Albrecht (48) 
Durrio Lucette (27),  
Durrio Paco Durrieu de Madron dit (1), (10), (15), (19), (21), (22), (25), (26), (27), (34), (37), (44), (50), (51), (62) 
Eckert Robert (36) 
Eiffel tour (52) 
Eguilles marquis d' (32) 
Elgar Frank (77) 
Erbslöh Adolf (36) 
Erio Paul (7)
Erlande Albert (27) 
Evenepoel Henri (6) 
Espagnat Georges d' (8) 
Fagus Félicien (12) 
Fantin-Latour Henri (74) 
Fargue Léon-Paul (3), (4), (70) 
Farouk roi (66) 
Faure Elie (29), (72), (75), (76) 
Faure Sébastien (5) 
Fayet Gustave (34) 
Fitch Douglas (32) 
Filiger Charles (23), (33) 
Firenza Andrea da (31) 
Flandrésy Mme de (50) 
Flandrin Hippolithe (7), (23), (28) 
Flechtheim Alfred (47) 
Flores Ricardo (7) 
Fontlaure (31), (32) 
Forain Jean-Louis (76)
Fort Mme (12) 
Fouad roi (66) 
Fournier Gabriel (68) 
Fra Angelico (41), (50), (73) 
François d'Assise Saint (60) 
Frédé, Gérard Frédéric dit (15), (16), (18), (19), (20), (44) 
fresque art de la (59) 
Friesz Othon (9), (28), (35), (41), (42), (44) 
Fromentin Eugène (77) 
Garibaldi Charles (24) 
Gasquet Joachim (24), (25), (27), (28), (31), (39), (61), (77) 
Gauguin Aline (39) 
Gauguin Paul (6), (22), (23), (25), (27), (28), (33), (34), (37), (39), (48), (58), (61), (65), (73), (77) 
Gémier Firmin (4) 
Genty Charles (18) 
Géricault Théodore (32), (73) 
Gill André (15) 
Giorgione Giorgo da Castelfranco (48) 
Giotto di Bondone (5), (41), (50), (60), (73) 
Girieud Maxime (12), (24), (27) 
Gleizes Albert (49) 
Gluck Christoph Willibald von (65) 
Goltz Hans (36), (37) 
Goncourt frères (4) 
Gottlob Fernand Louis (22) 
Gondeau Emile (12) 
Gouel Eva, Marcelle Humbert dit (18), (68) 
Goupil (57) 
Gourcuff (12) 
Gozzoli Benozzo (31), (50) 
Grazanion (19), (68) 
Grenier Jean (67), (68) 
Greco Dhominikos Théotokopoulos dit Le (33), (38) 
Gris Juan (21) 
Gropéano Nicolae (9) 
Groux Henri de (50) 
Grünwald Mathis Gothardt (48) 
Guénot Auguste (27) 
Guérin Charles (23), (39), (74) 
Guigou Paul (38) 
Guillaume II (47), (48) 
Guimandeau (7) 
Guirand de Scévola Lucien Victor (9) 
Hébrard (62) 
Hélie (19) 
Henry Emile (11) 
Henri d'Orléans (1) 
Heudebert (24) 
Holbein Hans (10), (48) 
Homère (19) 
Hôtel du Poirier (17) 
Hôtel Ollier (68) 
Hugo Victor (65) 
Humbert académie (70) 
Humbert Affaire (45) 
Ingres Dominique (32), (49), (65), (72), (73), (74), (75), (77) 
Jacob Max (21), (54) 
Janin Jules (75) 
Janneau Guillaume (60) 
Jarry Alfred (4) 
Jaurès Jean (5) 
Joconde (53) 
Jourdain Francis ou Frantz (8), (9), (10), (14) 
Kahnweiler Daniel-Henry (38), (39) 
Kémal Mustapha (66) 
Kunc frères (1), (2) 
Kunc Pierre (1) 
Lafenestre M. (53) 
La Fontaine Jean de (64) 
Lapin Agile le (15), (18), (20), (21), (47), (53), (63), (68) 
Laprade Pierre (71) 
La Quintinie Léon (8), (9) 
Largilière Nicolas de (48) 
Larguier Léo (24), (63) 
La Tour Georges de (63), (71), (74) 
Launay Fabien (Vieillard Fabien) (1), (2), (6), (7), (8), (9), (10), (16), (22), (23) 
Laurent-Vibert Robert (65), (66), (67) 
Le Barc de Boutteville (35) 
Le Beau Alcide (46) 
Leblond Maurice (9), (10), (11) 
Lebourg Albert (37) 
Lechevallier Chevignard (25) 
Lefranc Abel (63) 
Legay Marcel (47) 
Legros Alphonse (74) 
Le Marcis (35) 
Lempeureur Edmond (1), (2), (5), (10) 
Le Nain Louis (63), (71), (74) 
Léopold II (50) 
Le Pelletier Edmond (9) 
Lépine Stanislas (33) 
Le Sidaner Henri (37) 
Levey J. Arthur (2) 
Lhote André (49), (77) 
Linaret Georges (6) 
Lombard Alfred (20), (27), (29), (33), (38), (54) 
Lombard Jean (78) 
Lorenzetti Pietro (30), (41) 
Lopisgich Georges (9) 
Loti Pierre (41), (78) 
Louis-Philippe (50) 
Louis XIV (64) 
Louisette (19) 
Louvre le (5), (11), (34), (50), (53), (75)
Luce Maximilien (35) 
Luquetas Alas (5) 
Mac Orlan, Dumarchey Pierre dit (15), (16), (68) 
Magallon Xavier de (27), (32) 
Magdala Villa (32) 
Maillol Aristide (22), (33) 
Maillol Gaspard (57) 
Maindron Maurice (78) 
Mallarmé Stéphane (3), (11), (12), (27), (74) 
Mañach Pedro (22), (43) 
Manet Edouard (5), (6), (23), (33), (48), (73), (75) 
Manguin Henri (7), (23), (35), (44) 
Manolo, Martinez-Hugué dit (21), (26), (47), (51) 
Marc Franz (36) 
Marchand André (49) 
Marcoussis, Marcous (Markous) Louis dit (18), (68), (69) 
Markous Mme (Marcelle Humbert - Eva Gouel) (68) 
Margaritone d'Arezzo (60) 
Margot, Luc Marguerite dit (16), (68) 
Marius Caius (61) 
Marquet Albert (7), (23), (44) 
Marseille Pierre (37) 
Martel Charles (66) 
Martini Simone di (30), (41)
Marval Mme (7), (23) 
Marx Roger (40) 
Mathan Raoul de (2), (7), (10), (12), (22), (30), (35), (46) 
Mathieu cardinal (62) 
Matisse Henri (7), (23), (35), (44), (45), (46), (62), (77) 
Mautpassant Guy de (78) 
Max de (11) 
Medrano (3) 
Meissonier Ernest (6), (24), (37) 
Mercereau Alexandre (49) 
Merodack-Janneau Alexis (23) 
Metzinger Jean (21), (49) 
Meunier Constantin (51) 
Meunier Mario (20), (63), (64) 
Michel-Ange Michelangelo Buonarroti dit (3), (50), (75) 
Milcendeau Edmond (6), (10), (11) 
Milhaud Pierre de (1) 
Minartz Antoine (10) 
Mirabeau Honoré Gabriel Riqueti comte de (55) 
Mirbeau Octave (5) 
Mobillon Paul (2) 
Molière Jean-Baptiste Poquelin dit (14) 
Monet Claude (6), (24), (25), (48), (57), (73) 
Monge Jules (1), (5) 
Montagnac Pierre (68) 
Montaigne Michel Eyquem de  
Montfort Eugène (10), (11), (29), (31) 
Montgolfier (57) 
Monticelli Adolphe (38) 
Moréas Jean (47) 
Moreau Gustave (10), (23), (29), (44) 
Moreau-Nélaton legs   (60) 
Morice Charles  (1), (11), (12), (13), (20), (26), (27), (39), (62), (63), (77) 
Moroni Giambattista (74) 
Morozov Ivan  (34) 
Mottez Victor-Louis  (58) 
Moulin Rouge   (1), (70) 
Mourey Gabriel  (27), (40) 
Moussis Paul  (43) 
Mun Comte de Albert  (2) 
Murillo Bartolomé Esteban  (38) 
Napoléon  (17), (25) 
Napoléon III  (50), (62) 
Napolitain le  (3) 
Nézière Henri Louis Jean de la (69) 
Noa Noa (27), (28), (39) 
Pacon Henri  (67)  
Pajol  (19)
Pascal Blaise  (62) 
Paul-Boncour Joseph  (10), (62) 
Paviot Louis Claude  (46) 
Peau de l'Ours association  (33) 
Péladan Josephin dit le Sär  (54) 
Perret Auguste (75) 
Pétain Maréchal (66) 
Petit Riche au (1) 
Peyrabon Melle (68), (72) 
Phidias (73) 
Philippe Charles-Louis (11) 
Picasso Fernande (Fernande Olivier) (51) 
Picasso Pablo (21), (22), (34), (38), (39), (44), (46), (47), (54), (65) 
Pichon Auguste (69) 
Piet Fernand (1), (2) 
Piot René (46), (58), (71) 
Pissarro Camille (6), (33) 
Plan Alix Marie (62)
Plan Pierre-Paul (27), (30), (39), (62), (63) 
Platon (3) 
Pline (4) 
Pouget Emile (78) 
Pradines chapelle de (29), (32), (70), (71)  
Praxitèle (73) 
Princet Maurice (21) 
Pucci Giovanni di (31) 
Puvis de Chavannes Pierre (6), (40), (43), (61), (65), (75) 
Puy Jean (7) 
Rabelais François (30), (63) 
Racine Jean (65) 
Rambosson Yvanhoé (8), (9) 
Rameau Jean Philippe (32) 
Randon Gabriel, Jehan Rictus dit (4), (70) 
Raphaël Raffaello Sanzio ou Santi dit (30), (50), (64), (75) 
Ravachol François Clodius Koenigstein (11) 
Ravel Maurice (54) 
Rebell Hugues (1), (78) 
Redon Odilon (46) 
Rembrandt Harmenszoon van Rijn dit (50), (53), (57), (61), (74), (77) 
Rémond Georges (65), (66) 
Renoir Auguste (6), (23), (28), (33), (43), (73) 
Restaurant de la Poste (4) 
Rey Robert (40) 
Ricard Emile (74) 
Ricardo-Florès Georges (70) 
Richepin Mme (69) 
Rimbaud Arthur (27), (74) 
Riou Louis (66), (68) 
Rivière Mlle (74) 
Rocher de Cancale au (1) 
Rochette (1) 
Robbe Manuel (16) 
Rodin Auguste (7), (13), (20), (28), (35), (45), (51) 
Roll Alfred (6) 
Rollinat Maurice (18) 
Romain Jules (49) 
Romani Juana (23), (37) 
Rondell Henri (23), (24), (37) 
Rosenberg Paul (24), (37), (38), (44) 
Rouault Georges (10), (12), (46) 
Rouanet Gustave Armand (5) 
Rousseau Henri dit le Douanier (40), (41), (42), (43), (72) 
Roussel Ker Xavier (23), (28) 
Roux Félix (52) 
Roy José (23), (33) 
Roybet Ferdinand (6), (24), (33), (37), (78) 
Rubens Petrus Paulus (75) 
Sagot Clovis (23), (35) 
Sagot Edmond (34) 
Sainsère Jacques (33) 
Sainsère Olivier (10) 
Saint-Georges de Bouhélier, Stéphane de Bouhélier-Lepelletier dit (9) 
Saint-Mort Raoul de (26) 
Saint Pancrace chapelle (32) 
Sainte-Croix Camille de (7) 
Salmon André (28), (32), (40) 
Salon de Mai (28), (31) 
Sarcey (73) 
Sasseta (30) 
Satie Eric (54) 
Section d'or (21) 
Séguin Armand Fortuné (6) 
Seheur Marcel (63), (64) 
Seurat Georges (6), (38) 
Shakespeare William (3) 
Sicard Emile (28) 
Signac Paul (20), (23), (24), (35), (41) 
Sigrist Edmond (68) 
Simon Lucien (37) 
Sisley Alfred (6), (33) 
Socrate (3) 
Solari Philippe (24) 
Spielmann chez (17) 
Steinlen Théophile Alexandre (22) 
Stival Jean Adolphe (33) 
Sylva Carmen Reine de Roumanie (22) 
Taverne du Nègre (12) 
Taverne de l'Olympia (26) 
Tchoukine Sergueï (34) 
Thaillade Laurent (78) 
Thannhauser Henri galerie (36) 
Théâtre Anjame (69) 
Théâtre de l'Oeuvre (4) 
Thiébault-Sisson François (39), (40) 
Thomas Georges dit le père (22), (35) 
Tiret-Bognet Georges (19), (21) 
Tintoret Jacopo Robusti dit le (29), (48), (57), (61), (64), (74) 
Titien Tiziano Vecellio dit le (13), (50), (55), (56), (57), (61), (74), (75) 
Toulouse-Lautrec Henri de (6), (12), (35), (38), (46), (73) 
Tournier le père (26) 
Truchet Abel (9), (46) 
Tschudi Hugo von (47) 
Tzanck Docteur (35) 
Utrillo Maurice (6), (34), (43), (45), (46), (49) 
Utrillo y Molins Miguel (43)  
Utter André (21), (43), (45), (49), (70) 
Valadon Suzanne (43), (45), (46), (70) 
Vallès Jules (2) 
Vallotton Félix (8), (23), (24), (28), (71) 
Van Bever Adolphe (8), (9) 
Van Dick Antoine (74) 
Van Rysselberghe Théo (35) 
Van Dongen Jean (26) 
Van Dongen Kees (10) 
Van Gogh Vincent (6), (10), (22), (23), (33), (34), (37), (38) 
Varille Mathieu (66), (67) 
Vasari Giorgio (73) 
Vaughan (7) 
Vauxcelles, Mayer Louis dit (39), (46) 
Vélasquez Diego (55) 
Verdi Giuseppe (2) 
Verlaine Paul (3), (11), (12), (18), (27), (34), (63), (71), (74) 
Veronese Paolo Caliari dit le (50), (55), (56), (57), (74) 
Very (8) 
Vesper Laure (67) 
Vesper Noël (66), (67) 
Vieillard (père) (16) 
Vigny Alfred de (8), (64) 
Vildrac Charles (37) 
Villa Medicis (49), (73) 
Villa Medicis Libre (49) 
Villiers de l'Isle-Adam Auguste (11) 
Villon François (18), (78) 
Villon Jacques (1), (2), (5),  
Vinci Léonard de (11), (73) 
Vollard Ambroise (23), (26), (33), (41) 
Voltaire François Marie Arouet (32) 
Vuillard Edouard (10), (23), (28), (35), (71) 
Wagner (7) 
Waldeck-Rousseau Pierre (10) 
Waldemar-Georges, Jarocinski Georges dit (32) 
Warnod André (68), (69) 
Waroquier Henri de (9) 
Wasley Léon John (21) 
Weill Berthe (22), (23), (35), (44) 
Wepler le (70) 
Xeusis (73) 
Zigg Brunner (68), (69) 
Zola Emile (9), (24) 
Zuloaga Ignacio (25) 
Zut le (15), (44) 
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